L’importance de cet événement qui s’est déroulé qui apparaît perdue dans la nuit des temps a déchainée les passions, notamment entre ceux qui voient l’acte fondateur de la France et ceux qui refusent de penser que la France existait avant 1789. Il est donc urgent d’entreprendre sereinement une réflexion sur ce sujet majeur. Tel sera le propos des lignes qui suivent.
Une des pierres milliaires de l’histoire de France
Pas plus qu’on ne peut laisser les loges maçonniques affirmer de manière péremptoire que la France est née en 1789, on ne peut soutenir sans nuance que la fondation de la France date du baptême de Clovis.
Car lorsque Clovis est baptisé à Reims par l’évêque Remi, le roi franc n’est rien d’autre que le chef d’un peuple, certes conquérant, mais numériquement minoritaire, affirmant son autorité sur des populations nombreuses et des territoires à l’histoire déjà longue et porteurs d’une civilisation chargée à juste titre de prestige. Il s’agit – si l’on écarte quelques populations numériquement marginales tels les Burgondes mais apparentées – de populations gallo-romaines dont le fond ethnique est constitué pour l’essentiel des descendants de ces tribus celtes installées progressivement depuis plus de douze siècles sur un vaste territoire s’étendant du Rhin à la péninsule ibérique : les Gaulois.
Dans un monde alors chaotique, Clovis, fils d’un roi barbare au service de Rome, est parvenu en quelques années à étendre son autorité sur un territoire à l’identité marquée : la Gallia, cette terre pour la défense de laquelle les hommes des tribus gauloises s’étendant de la Belgique à la Provence s’étaient levés en masse sous la conduite du chef Arverne Vercingétorix face à l’entreprise de conquête romaine menée par Jules César.
Si la spécificité gauloise, aux yeux des historiens, a pu sembler dissoute dans la civilisation romaine triomphante au cours des deux siècles qui ont suivi Alésia, elle n’avait pas manqué de renaître à partir du IIIe siècle ap. J.C., lorsque Rome avait commencé à subir des revers ; au cours des désordres du IIIe siècle, un éphémère Empire Gaulois s’était même constitué sous l’autorité de Posthumus avant que l’unité de l’Empire ne fût restaurée par Dioclétien.
La création du royaume des Francs, du « Rex Francorum » sous le sceptre de Clovis ne constitue, dans cette perspective historique, qu’une étape dans la vie de ce fond de population homogène dont la spécificité identitaire n’a pas connu de rupture au fil des siècles de romanisation, en dépit de ses conséquences qui ne sont rien d’autre que l’appropriation par les Gaulois d’apports d’une civilisation qui leur était sur de nombreux points supérieure en développement. En ce sens, la romanisation est une première étape historique de la formation de la France.
Un événement fécondateur fondamental
Pourtant, outre le fait que l’action de Clovis ait donné à la Gallia son nom actuel de France et la cité de Paris pour capitale, l’établissement du Regnum Francorum par Clovis, le Royaume des Francs, royaume structuré par la religion chrétienne catholique romaine sur le territoire de la Gallia, constitue un événement fondateur fondamental dans l’histoire de ce fond national dans la mesure où il le féconde pour l’éternité par l’apport constitutif majeur du catholicisme.
Désormais, le catholicisme devient la composante majeure et fédératrice de ce qu’il faut appeler l’alchimie française amorcée autour de trois éléments indissociables réunis par Clovis :
- un élément d’origine germanique animé par le gout de la liberté et de la recherche de l’exploit,
- un élément gallo-romain porteur de la culture antique gréco-romaine et constituant l’élément démographique numériquement dominant,
- la religion catholique romaine,
l’ensemble s’exprimant à partir du IXe siècle dans un idiome appelé à devenir commun, par référence croissante, à l’ensemble des populations de cet Etat : la langue française, définitivement établie au XVIIe siècle.
Le baptême de Clovis est un événement incontournable dans la mesure où il est comme le porteur de la substance du noyau autour duquel s’est constitué et justifié le principe fondateur de ce qui à fait la France : le principe monarchique imprégné de catholicisme et incarné par un roi couronné à Reims, ville-mémoire du baptême du premier des rois de France. Le principe monarchique catholique du rex francorum a été le pilier autour duquel la France s’est constituée. Il a été servi successivement par trois dynasties : celle des Mérovingiens durant 250 ans, celle des Carolingiens durant 230 ans, celle des Capétiens durant huit siècles auxquelles on peut ajouter une quatrième dynastie de plus courte durée : celle fondée par Napoléon Bonaparte.
Ainsi, le baptême de Clovis doit-il être célébré comme l’élément premier qui a été à l’origine de ce qui est aujourd’hui devenu la France. Par la confusion alors existante entre pouvoir d’Etat et pouvoir personnel, c’est bien l’Etat français qui a été lui-même baptisé car l’exercice du pouvoir royal, en dépit des multiples et inévitables imperfections que les détracteurs de l’histoire de la France ne manqueront pas de relever, a été directement inspiré dès Clovis des valeurs et des principes dont est porteur le christianisme. L’action des rois, et par suite celle de l’Etat qu’ils incarnaient, a été conduite sous l’inspiration de ces principes.
Ce baptême apporte à la nature de la nation Française un élément nouveau, fécondateur, qui est devenu inséparable de sa spécificité, telle la saveur qui est consubstantielle à la nature spécifique d’un fruit et sans lequel il n’est plus lui-même.
La nature fécondatrice de ce baptême s’est manifestée notamment en inspirant le contenu et l’exercice du pouvoir royal de principes et de valeurs d’équité, de justice, de charité fraternelle, de service du bien commun qui ont permis aux monarques capétiens de l’élever à un point tel que des populations fort diverses aspiraient à devenir sujets du roi de France : elles voyaient dans ce statut l’assurance de l’établissement d’un régime de justice et de paix civile que seul un monarque chrétien pouvait leur accorder. Ce contenu chrétien du pouvoir royal est directement à l’origine du mouvement d’adhésion libre de diverses populations qui a créé la nation française.
L’opposition entre 496 et 1789
Dans cette continuité, la révolution de 1789-1799, autre événement incontournable de notre histoire que nous devons aussi assumer, n’a pas le même effet relativement au présent sujet : elle retranche à l’identité française alors ce que le baptême de Clovis féconde, ajoute, bonifie.
En entreprenant d’éradiquer cette composante fondatrice de l’identité française qu’est le catholicisme et plus largement le christianisme sans être capable de la remplacer par un élément d’absoluité comparable, notamment en raison de l’indigence philosophique et métaphysique du courant de pensée dit « des lumières », les révolutionnaires de 1789 et ceux qui en revendiquent la filiation mutilent la France, en altérant la substance. De telles mutilations sont toujours longues à se manifester dans leurs tragiques et spectaculaires conséquences : la déliquescence et la dégénérescence qui caractérisent l’état de la France sont le résultat de cette évolution doublement séculaire : la notion d’identité française est largement vidée de son contenu au point qu’elle se limite à une pure nominalité : la possession d’un simple morceau de papier appelé carte d’identité ; un contenu juridique s’est substitué à un contenu charnel et spirituel.
Par ailleurs, la France peut revendiquer le titre de « Fille aînée de l’Eglise » dans la mesure où elle fut la première nation d’Europe à se constituer en référence au christianisme, lequel allait tour à tour féconder les autres Etats et peuples d’Europe, permettant le développement, à partir du génie ethnique particulier à ces peuples, de la civilisation européenne qui se caractérise depuis quinze siècles, fait unique dans l’histoire, par un accroissement permanent du savoir, des moyens de puissance dont dispose l’homme. Aucune autre civilisation ne peut se prévaloir d’un tel bilan : toutes les civilisations existantes ou ayant existé, qu’il s’agisse de l’Egypte pharaonique, de la Chine, de l’Inde, de la Grèce antique, ont stagné, n’ont pas évolué, une fois épuisé l’impulsion première qui avait été à l’origine de leur existence. La France, première nation baptisée, a été la première à apostasier, à vouloir retrancher le christianisme de sa substance. En 496, dans un même mouvement, à la suite de ce baptême, c’est toute l’Europe qui s’était christianisée, devenant la civilisation dominante de la planète. A la suite de l’apostasie française de 1789-1799, c’est toute l’Europe qui est entrée dans un processus de fragilisation dont les dernières années du XXe siècle nous a présenté une phase aggravée.
Détruire la greffe de 496 revient à tuer la France
Le baptême de Clovis dépasse une simple question de foi ou de pratique culturelle : il est une clef majeure de l’histoire de la France et plus largement de l’Europe depuis quinze siècles.
La France est un organisme vivant en évolution permanente dans une continuité plus que bimillénaire depuis l’époque de la civilisation de la Tène jusqu’à nos jours en passant par l’épreuve sacrificielle de la Grande Guerre.
Si le baptême de Clovis n’est qu’une étape dans l’histoire de la nation française dont les racines lui sont bien antérieures, elle est de celles sans les apports desquelles il est impossible d’envisager sereinement son avenir. Il s’agit d’un événement comparable à l’opération qui consiste à implanter un greffon sur un pied porte-greffe pour le bonifier et lui faire donner la pleine mesure des potentialités qu’il contenait originellement. La France est ainsi le produit de la greffe du christianisme sur la Gallia. Nous sommes les fruits de cette greffe et la rejeter d’une manière ou d’une autre revient à nous auto-détruire.
On ne peut être Français qu’en assumant et en revendiquant l’héritage légué par les générations antérieures qui ont fait ce pays. En conséquence, on ne peut s’affirmer Français en soutenant des idées et en revendiquant des événements qui nient et combattent la réalité constitutive de la substance de la France, qui refusent cet héritage en en retranchant l’un de ses éléments sans être en mesure de le remplacer par quelque chose d’équivalent en profondeur et en vérité. Le combat nationaliste consiste à défendre et à régénérer en permanence cette substance dans le présent et à l’avenir face à ceux qui veulent la détruire en lui donnant les moyens de cette existence.
André Gandillon
Tableau : La Bataille de Tolbiac. Ary Scheffer, Château de Versailles, galerie des batailles.