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Une biographie de Pierre Drieu la Rochelle (par Henry Coston)

À l’occasion du 70e anniversaire de la mort de Pierre Drieu La Rochelle, Jeune nation publie une série d’article sur l’un des auteurs français essentiel du XXe siècle. Pour découvrir ou redécouvrir sa biographie, nous publions ce soir la biographie rédigée par Henry Coston et publiée dans le tome I de la Politique française en 1967.

Homme de lettres, né à Paris en 1893, mort à Paris en 1945. Sa famille – de souche normande – avait été fortement éprouvée par le krach de l’Union générale dont les Rothschild avaient été rendus responsables. À l’âge de seize ans, il lisait avec avidité Péguy, Barrés et Maurras, qu’il considéra comme ses premiers maîtres, puis des auteurs étrangers qui lui apportai­ent une violence enivrante : Nietzsche, Dostoïevski, d’Annunzio. Entré en 1910 à l’École des Sciences politiques, il y prépara les consulats. Il échoua à l’examen et, ne demandant pas de sursis, il partit en 1913 au service militaire. L’année suivante, c’était la guerre. Il la fit dans l’infanterie : la Belgique (Charleroi), la Champagne, les Dardanelles, Verdun. Trois blessures, dont une à la tête…

Pendant ses convalescences, il lisait L’Homme en­chaîné de Clemenceau1, mais c’est à l’Action française qu’allaient ses préférences. La paix revenue, profondément marqué par ces quatre ans de combats, Drieu était attiré par le nationalisme intégral de Maurras. Mais ses amis ne partageaient pas son pen­chant pour l’Action française : ni le futur député radical Gaston Bergery2, ni André Breton3, ni Paul Eluard4. Seul, peut-être, Louis Aragon5, qui admirait Barrés, aurait pu le comprendre. Garçon fortuné – il venait d’épouser une femme riche, et sa mère morte deux ans plus tard lui laissera un héritage considérable – Drieu la Rochelle n’avait pas à gagner sa vie. Ainsi ne collaborait-il qu’aux feuilles qui lui plaisaient : au Coq, par exemple, que diri­gent Jean Cocteau6 et [Raymond] Radiguet7.

Il s’intéresse à la politique en dilettante. Par opposition à ses amis Eluard, Breton et Aragon – lequel reniait Barrés… – il se situait « à égale distance entre M. Bainville8 et M. François-Poncet9 ». « Je m’intitule, disait-il, ré­publicain national, impressionné d’Action française, comme dit l’autre, avec des regards en coulisse vers les souples et élégantes possibilités d’un capitalisme moderne comme celui de M. Caillaux10 ». Mais il dira plus tard : « Je me fous du capitalisme com­me du communisme »… En 1927, son premier mariage dissous, il convola une seconde fois. Ce fut un autre échec : après deux ans de vie commune, les époux divorcèrent.

Entre-temps, Drieu s’était associé avec Emmanuel Berl11 pour faire paraître un petit pamphlet, Les derniers Jours, entièrement rédigé par les deux écrivains. Expérience sans lendemain… Drieu était d’abord et surtout un écrivain : c’est dans ses livres qu’il devait exprimer toute sa pensée. Il publia un court essai, L’Europe contre les Patries, dédié à son ami Bergery, où il prônait le rapprochement franco-allemand et cédait à l’engouement pour le briandisme12. Sans cesser d’être pour l’Europe, il devint fasciste le 6 février 1934, quand il vit les prétoriens de la République tirer sur la foule. Dans La Lutte des Jeunes, que publiait son ami Bertrand de Jouvenel13, puis dans son livre Socialisme fasciste, il donna les raisons de sa nouvelle orientation.

Au fond, il venait de loin : n’avait-il pas été, quelque temps, membre du Redressement français d’Ernest Mercier14, ce capitaliste qu’il avait pris pour un révolutionnaire… ? N’avait-il pas écrit que le capitalisme, « cette grande force qui règne actuellement dans le monde », devait faire l’Europe ? Ne s’était-il pas, ensuite, au retour d’un voyage en Argentine, rapproché de la gauche et n’avait-il pas donné son adhésion au Front Commun15 de Gaston Bergery ? Il souhaitait alors la conjonction des Croix de Feu16 et des néo-socialistes17 :

« Je nourris ouvertement le rêve de voir se rapprocher ces deux mouvements inégaux. Les Croix de Feu peuvent rallier toute la bourgeoisie saine qui ne veut pas être dupe du grand capitalisme, sous prétexte de natio­nalisme. Les néos peuvent rallier tous les gens de gauche qui ne croient plus ni dans la Deuxième ou la Troisième Internationale, ni dans la primauté du prolétariat, ni dans la franc-maçonnerie »,

écrivait-il dans La Lutte des Jeunes. Mais comme ce rêve irréalisable ne se réalisa pas, il se rappro­cha de Doriot18 que le PC venait d’exclure et qui allait fonder le Parti populaire français. De juillet 1936 à octobre 1938, il fut l’un des plus brillants collaborateurs de L’Émancipation nationale, le journal de Jacques Doriot. Quelques-uns de ses articles ont été réunis dans un livre intitulé Avec Doriot (1937). Fixant la ligne générale de son socialisme fasciste, il écrivait : « Nous sommes à fond contre Moscou et, s’il y avait ici un parti de Ber­lin ou de Rome, nous serions aussi à fond contre lui ». Revenant un peu plus tard sur cette idée, il ajoutait : « Staline nous trompe avec l’antifascisme, Londres nous leurre avec la défense de la démocratie, Hitler et Mussolini voudraient nous tromper avec l’anticommunisme ».

Dès novembre 1937, il prévoyait ce que Hitler allait faire : « Hitler veut l’Autriche et la Bohème, il veut les englober dans l’État allemand. C’est dire qu’il renonce à la possibilité délicate et vivante de l’unité européenne, où l’élément germanique si considérable serait le libre liant, pour lui substi­tuer la notion sommaire et brutale de l’hégémonie de Berlin… ». L’année suivante, il rompait avec le PPF en même temps que les anti-munichois Pucheu et Bertrand de Jouvenel. Pendant la « Drôle de Guerre », il donna deux articles à la Nouvelle Revue Française, deux autres à Je suis Partout, une demi-douzaine au Figaro et un à Esprit19, mais se tint à l’écart de la politique. Après l’Armistice, il collabora à La Gerbe de Châteaubriant20 et prit la direction de la NRF.

Il renoua avec Doriot en 1942. Très fa­vorable à l’Allemagne, il croyait qu’elle avait renoncé à toute hégémonie : « L’Allemagne, écrivait-il, est en train de se faire européenne, de prendre conscience de toutes les étendues et de toutes les limites de l’Europe par une double expérience exté­rieure et intérieure dont nous ne soupçonnons pas l’ampleur ». Mais il changea bien vite d’avis et, dès janvier 1943, il confiait à un ami : « Je me suis complètement trompé sur l’hitlérisme… L’Allemagne participe aussi profondément que les autres nations à la décadence européenne » (cf. Pierre Andreu, in Drieu, Té­moin et Visionnaire, Grasset, 1952).

C’est à cette époque qu’il quitta la direction de la Nouvelle Revue Française, que l’éditeur Gallimard lui avait confiée deux années plus tôt – par prudence et par calcul plus que par goût. Dans son article d’adieu, défiant encore l’adversaire, il écrivait : « Je suis fasciste parce que j’ai mesuré les progrès de la décadence en Europe. J’ai vu dans le fascisme le seul moyen de contenir et de réduire cette déca­dence » (NRF, janvier 1943).

Dès lors, il n’écrivit guère que dans Révolution nationale où un autre désabusé, Robert Brasil­lach, se réfugia également après avoir quitté Je suis Partout. Et lorsque ses dernières illusions s’effondrèrent, il se blottit (nous dit Daniel Halévy) « dans une cachette que lui avait ménagée une des délaissées » et se tua « par le véronal et par le gaz ensem­ble, évitant ainsi que la mort lui soit portée par des hommes de police ».

Après deux tentatives en 1944, il réussit à se suicider le 15 mars 1945, dans la maison que sa première femme avait mis à sa disposition dans le quartier des Ternes : il venait de lire dans les journaux que la justice de l’Épuration venait de lancer un mandat d’amener contre lui (cf. Maurice Martin du Gard, in Écrits de Paris de décembre 1951). Il fut enterré au cimetière de Neuilly en présence de quelques amis, dont Jean Paulhan, qu’il avait remplacé à la direction de la NRF, Gaston Gal­limard, son éditeur, Léautaud, Audiberti et Jean Bernier.

Son œuvre littéraire est importante : … après Mesure de la France, Plainte contre Inconnu, L’Homme couvert de Femmes, Ge­nève ou Moscou, L’Europe contre les Patries, Socialisme fas­ciste, Avec Doriot, Gilles (parus entre les deux guerres), il publia Écrits de Jeunesse, Notes pour comprendre le Siècle, Chronique politique, L’Homme à Cheval, Charlotte Corday, etc. Récit secret a été édité en 1951.

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1Georges Clemenceau (1841-1929), « le Tigre », l’un des principaux politiciens de la IIIe République, républicain radical devenu proche du Parti républicain radical et radical-socialiste (PRRRS), à l’opposé des idées nationalistes. Il fut président du conseil durant la Grande Guerre, mais à l’issue de celle-ci il fut rejeté par la plupart des partis. Il se retira de la ville politique en 1920.

2Gaston Bergery (1892-1974), homme de gauche, antifasciste et antiraciste – il fut proche la Ligue contre l’antisémitisme (LICA) –, membre du PRRRS favorable à l’union des gauches, il ralliera le maréchal Pétain dès 1940, exerçant à Vichy une certaine influence.

3André Breton (1896-1966), poète et écrivain ; il fut le créateur du surréalisme.

4Paul Éluard (1895-1952), poète français qui fut, comme André Breton, dadaïste, avant de rallier le surréalisme.

5Louis Aragon (1897-1982), poète et écrivain qui fut membre jusqu’à sa mort du Parti communiste.

6Jean Cocteau (1889-1963), poète et artiste plastique homosexuel.

7Raymond Radiguet (1903-1923), écrivain mort à 20 ans, il avait publié une œuvre importante, deux pièces de théâtre, quatre recueils de poèmes et deux romans à succès : Le Diable au corps et Le Bal du comte d’Orgel.

8Jacques Bainville (1879-1936), journaliste, écrivain et historien maurrassien, il tenait la rubrique des Affaires étrangères à l’Action française, où il développait des vues généralement opposées à celle de François-Poncet.

9André François-Poncet (1887-1978), homme politique et diplomate, il fut notamment ambassadeur de France en Allemagne entre 1931 et 1938.

10Joseph Caillaux (1863-1944), homme politique radical-socialiste, il fut l’une des figures de la IIIe République, président du Conseil avant la guerre, il fut ministre des Finances à plusieurs reprises durant l’entre-deux-guerres, adoptant des positions libéralistes.

11Emmanuel Berl (1892-1968), journaliste, écrivain et historien, issu de la très haute bourgeoisie juive, il dénonça les menées juives à la fin des années 1930 et se prononça pour la paix avec l’Allemagne. Il participa à la mise en place de l’État français, écrivant notamment des discours pour le maréchal Pétain avant de se retirer de la vie politique.

12Le briandisme désigne la politique menée par Aristide Briand (1862-1932), qui fut le principal ministre des Affaires étrangères entre la fin de la guerre et sa mort. Il mit tous ses espoirs dans la Société des nations (SDN), le pacifisme et le désarmement général ; il mourut assez tôt pour ne pas voir le désaveu général de 10 années de briandisme et la marche à la guerre.

13Bertrand de Jouvenel (1903-1987), écrivain et journaliste juif libéraliste.

14Ernest Mercier (1878-1955), polytechnicien, industriel et homme politique, il créa le Redressement français pour rénover la France, mais échoua à ne pas apparaître comme l’homme du patronat et son parti ne fut jamais autre chose que la représentation de ses idées et ses intérêts.

15Le Front commun contre le fascisme, contre la guerre et pour la justice sociale, très proche du Parti communiste.

16Le mouvement du colonel de la Rocque, patriote à qui les nationalistes reprochent d’avoir empêché que le 6 février devienne une révolution nationale.

17Le néo-socialisme est un courant de la SFIO, l’ancêtre du PS, qui prit forme au début des années trente. Il s’imposa rapidement comme l’un des principaux courants du parti. Il regroupait des personnalités assez différentes de par leur formation et leurs objectifs, à la recherche de solutions nouvelles et rejetant le marxisme. Les « néos » étaient globalement favorables à la participation gouvernementale, au planisme, à une certaine technocratie, etc. Ses principales figurent étaient le Varois Pierre Renaudel, le futur collaborationniste Marcel Déat et le maire de Bordeaux Adrien Marquet, qui choisira lui le maréchal Pétain. Exclus de la SFIO, ils fondèrent le Parti socialiste de France (PSDF)

18Jacques Doriot (1898-1945), chef des Jeunesses communistes, il s’éloigne du Parti communiste au début des années 1930, le quitte en 1934. Toujours antifasciste à l’époque, il évolue rapidement et le Parti populaire français (PPF) deviendra le plus fasciste des partis français.

19Il s’agit de journaux aux lignes éditoriales très différentes sinon opposées, du nationaliste fascisant Je Suis partout au conservateur Figaro, la littéraire NRF, et Esprit, la revue personnaliste d’Emmanuel Mounnier.

20Alphonse de Châteaubriant (1877-1951), journaliste et écrivain qui fonda et dirigea La Gerbe, dont Marc Augier (Saint-Loup) assura les fonctions de rédacteur en chef. Le journal était de tendance national-socialiste.

About Jérôme Deseille

Spécialiste des questions culturelles à Jeune nation, Jérôme Deseille, né au début des années 1970, habite dans le Nord de la France.
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