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Vingt ans en clandestinité

 

capture_decran_2012-06-14_a_23.58.48Le soleil était maintenant couché depuis quelques heures mais la pluie n’avait pas cessé de tomber pour autant.
Dans sa voiture garée le long du trottoir, suffisamment éloignée des lampadaires pour rester dans une obscurité rassurante, le jeune homme venait de vérifier encore une fois son arme.
Posé sur ses genoux, caché sous le journal du matin, le pistolet MAB semblait peser cent fois son poids. Nerveusement il sortit à nouveau le chargeur et passa les doigts sur les premières cartouches, se rassurant à nouveau de leur présence, puis réarma l’arme.

Il n’aurait pu dire combien de temps il avait passé dans ce véhicule depuis son stationnement. La sueur perlait sur son front. Il s’essuya vivement avec un mouchoir déjà trempé.
Dans la pâle lueur des lampadaires, la pluie tombait en traits discontinus et obliques. Le vent s’était levé, mais il n’aurait normalement pas à en tenir compte sur un tir à bout portant. Tirer pour tuer. L’idée lui nouait l’estomac.

Il avait appris le métier des armes lors de son séjour à l’armée, mais jamais il n’avait eu à épauler son fusil vers un homme et encore moins à faire feu. Et encore, il était certainement bien différent de tirer dans une situation de guerre et de tension que d’abattre un homme sans défense.
Cette insupportable attente lui apportait mille pensées et mille doutes. Avait-il le droit de commettre cet acte irréparable ? En aurait-il le courage, ne serait-ce que de sortir de son véhicule lorsque l’homme sortirait de chez lui.

Il regardait la porte cochère, sous le numéro rapidement griffonné sur le papier dont il avait été destinataire. Sur le mur adjacent, une plaque de médecin luisait faiblement. Il savait que c’était sa cible. Cet homme qui passait ses journées à soigner des gens, à certainement être prêt à tout pour sauver des vies, il avait reçu pour mission de l’exécuter dans la rue, sans un mot et sans procès.
Il était certainement dans son cabinet à finir d’ausculter un dernier patient venu pour une mauvaise fièvre. Il le rassurerait, lui donnerait quelques médecines, puis, après l’avoir raccompagné à la porte, éteindrait les lumières en enfilant son manteau, et, coiffant son chapeau, il sortirait, en pensant à sa femme et ses enfants, l’attendant à la maison pour fêter son retour et partager le souper familial.
Le jeune homme fut pris d’une nausée terrible à cette idée. Il avait de plus en plus de mal à respirer. Il fallait qu’il évacue ces pensées et reste concentrer sur sa mission.
Mais quelle mission ? tuer un homme sans raison apparente ? en suivant un ordre qui était peut-être mal fondé ?

Au fond de lui, il savait pourquoi ce médecin avait été désigné, il savait les crimes qu’il avait commis et qu’il permettait de commettre. Ce type d’actions méritait bien justice, mais avait-il le droit de la donner ici, dans cette rue, sans procès et sans défense ?
Ses mains tremblaient. Tout d’un coup il se rendit compte qu’il ne manipulait plus son revolver mais les clés de la voiture. Il engagea celle du contact et voulut démarrer le véhicule. Partir de suite, abandonner la mission. Tant pis, il dirait que l’homme n’était pas sorti, ou qu’il était accompagné par son patient, qu’il n’avait pas pu faire le coup ce soir. Ils enverraient quelqu’un d’autre le faire plus tard. Et tant pis si il perdra leur confiance. Tout mais pas ça. Il ne pouvait pas donner froidement la mort, il en était incapable.

Sa main se crispa sur la clé, il ne savait plus que faire. Il ne pouvait se résoudre à fuir, son service militaire lui avait appris la discipline. Il repensa alors à la caserne. Aux copains et aux chefs, aux corvées et aux fous rires. Un rayon de soleil semblait avoir percé la nuit pour baigner son visage d’une lumière apaisante.
Les classes, l’entraînement et le départ au front. Il se souvenait son arrivée et les sorties dans le désert. Des patrouilles qui ne l’avaient jamais amené à être au contact de l’ennemi. Et pourtant, tous, lui comme ses camarades, ils en rêvaient la nuit de cette confrontation. Ils se berçaient d’héroïsme et de combat quand la nuit tombait, pour oublier la monotonie de la vie de troupe. Rien ne vint pourtant, à part la fin de la guerre.
Il ne le voulait pas ce cessez-le-feu qui se profilait à l’horizon, alors, un jour, il n’était pas rentré à la caserne. Il était parti sur son vélo, avec son fusil, en plein chaos qui s’amorçait, et il était entré dans le quartier des insurgés. Il avait mis son fusil au service de l’insurrection, il n’avait que 19 ans.
Et aujourd’hui, à vingt ans, l’insurrection lui demandait de payer son tribut. Jusqu’à présent il n’avait fait que transporter des caisses d’armes, ou voler des stocks, apporter des messages et distribuer des tracts. Puis était venu le jour où, aucun membre des services d’action n’étant disponible immédiatement, il avait reçu une feuille pliée en quatre sur laquelle figuraient un nom et une adresse. La photo d’un homme était glissée dedans.

oas01D’un coup, la lumière s’alluma à travers les vitrages de la porte cochère. Quelqu’un s’apprêtait à sortir. Sa cible. Il paniqua, suffoqua et sentit ses membres se tétaniser pendant que la porte s’ouvrait. Son front ruisselait de sueur. Il vit une silhouette se détacher de la lumière. Il reconnut le profil disgracieux, aux traits gras et épais de l’individu qui lui avait été désigné. Sous son chapeau mou, ses cheveux noirs et frisottés entouraient un visage adipeux que venait parachever un nez arrondi et imposant. Derrière des lunettes carrées, deux petits yeux fuyants semblaient observer la rue avec méfiance.
A le vue de cet homme, des souvenirs remontèrent à la surface. Il se souvint alors des patrouilles dans le djebel et des reconnaissances dans les maisons éloignées. Des scènes d’horreur dont il avait été témoin avec les autres de la troupe. Des femmes violées et éventrées posées à côté de leurs enfants égorgés. Les hommes, civils comme militaires prisonniers, retrouvés émasculés et vidés de leur sang, morts dans une agonie que l’on devinait infâme.
Peu des jeunes soldats de son régiment étaient parvenus à assister à ces scènes sans vomir ou pleurer. Lui-même n’avait jamais pu rester de marbre dans ces occasions.
S’il n’avait pu affronter les coupables, il s’était juré de retrouver au moins les responsables de tous ces massacres d’innocents.
Et aujourd’hui, il en avait un devant lui. Il savait pourquoi il était dans ce véhicule ce soir, devant cette porte cochère et ce cabinet médical. Son chef de section lui avait appris qui était cet homme.

L’ordure qui venait de sortir de son cabinet, les poches débordant de billets, et qui marchait dans la rue, tentant de se protéger de la pluie en effectuant des sortes de reptations répugnantes entre les lampadaires, prêt à pousser une femme d’un abri pour s’y mettre à sa place, cette ordure là était un membre du parti communiste et un inconditionnel soutien du FLN.
Les chefs savaient qu’il avait participé grandement au financement des troupes rebelles en Algérie et qu’il organisait en métropole des réunions de soutien et des congrès politiques pour propager rumeurs et mensonges à propos de crimes de l’armée française et de la légitimité de la lutte indépendantiste.
La colère investit le cœur de Pierre, chassant le doute et la crainte. Il retira la clé du contact et la rangea dans sa poche. S’empara du pistolet en le saisissant d’une main ferme, il le recouvrit du journal, ouvrit la porte de la voiture et sortit sous la pluie, marchant vers le traître.
Ce soir, Justice allait être rendue. Ce soir, les enfants torturés et les femmes violés pourront connaître un bref repos de leurs âmes de martyres.

OAS

Une flamme terrible brûlait dans son regard alors qu’il se rapprochait de l’obèse titubant qui lui tournait le dos. Arrivé à sa hauteur il brandit son pistolet.
L’heure n’était plus à l’hésitation, l’heure n’était plus au doute ; Désormais, il fallait qu’ils connaissent eux aussi la peur et la mort.
Désormais, il fallait qu’ils sachent que l’OAS frappe où elle veut et quand elle veut.

 

                                                                                                                                                 H LEROY

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Jeff Davis

Commentaires (1)

  1. Fabrice Bosio dit :

    Très beau texte poignant.
    Un jour viendra où les traîtres paieront,faïlala…

    RAHOWA!

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