Nous remercions Christian Bouchet pour ce très long, précis et fouillé entretien qu’il nous a accordé. Nos lecteurs pourront retrouver de nombreuses illustrations de ses propos, et de nombreux auteurs et ouvrages cités au cours de l’entretien, sur le site internet de sa maison d’édition ARS MAGNA et sur son site de réflexion VOXNR.
Jeune Nation : Bonjour monsieur Christian Bouchet, Tout d’abord, merci de nous avoir accordé cet entretien. En premier lieu, quel a été votre parcours personnel, professionnel, politique et philosophique ?
Christian Bouchet : Je suis issu d’une famille angevine de la petite bourgeoisie. D’une famille dont certaines branches se sont engagées en politique dès 1793. Au XXe siècle, un de mes oncles est Camelot du roi, un de mes cousins est dans l’OAS, plusieurs amis proches de ma famille sont emprisonnés pour faits d’Algérie française. Mon engagement militant, à la toute fin de l’année 1969, alors que j’ai presque 15 ans, est donc logique. Il se fait à la Restauration nationale puisque seul ce groupe est représenté à Angers où j’habite alors. L’année suivante, mes parents déménagent à Nantes et là l’offre est plus large… Tout en ayant des contacts avec le Mouvement jeune révolution, je participe rapidement à la création de la Nouvelle Action française, puis je rejoins l’Organisation lutte du peuple, une petite scission NR d’Ordre nouveau. Après cela, je suis un parcours assez banal : Groupes nationalistes révolutionnaires de base avec François Duprat, Mouvement nationaliste révolutionnaire et Troisième voie avec Jean-Gilles Malliarakis, Nouvelle Résistance, Unité radicale, et encore quelques autres groupuscules : par exemple, je collabore à la presse de Troisième voie version Serge Ayoub, je participe aux activités d’Égalité et réconciliation lors de sa création et je suis encarté au Bastion social. Pour Troisième voie, Nouvelle Résistance, Unité radicale j’y occupe, dans les équipes de direction, le poste de secrétaire général.
En parallèle à cela, je dirige quelques périodiques et collabore à de nombreux autres (actuellement, j’écris dans Réfléchir et agir), je dirige aussi plusieurs site internet dont, principalement mais pas uniquement, voxnr.fr.
J’ai aussi toute une activité de plumes – j’ai commis une trentaine de livres sur des thèmes historiques et effectué un certain nombre de traductions – et d’édition à l’enseigne d’Ars puis d’Ars magna où je dispose actuellement un catalogue de plus de 250 titres.
Tout cela a été fait, depuis le milieu des années 1970, donc depuis maintenant cinquante ans !, dans une optique idéologique strictement nationaliste révolutionnaire, inspirée par des militants et penseurs tels que François Duprat, Jean Thiriart, Julius Evola, Alexandre Douguine, Alain de Benoist et le « jeune » Guillaume Faye. Des faits historiques m’ont aussi marqués et influencés, je peux citer, sans être du tout exhaustif, la République de Salo, le péronisme, les NR allemands de la république de Weimar et les NR italiens des années de plomb.
Pour ce qui est de ma vie privée, j’ai suivi à l’université plusieurs cursus : en droit jusqu’au DEA, en histoire jusqu’à la maîtrise, en sciences éco jusqu’au Capes, en ethnologie jusqu’au doctorat. Professionnellement, j’ai été quelques années chef de service dans une grosse collectivité territoriale, puis agent immobilier durant onze ans et enfin enseignant en sciences économiques et en techniques commerciales dans un Lycée agricole.
Je peux ajouter à cela que je suis marié et que j’ai été père à deux reprises et vous savez tout, ou presque, de moi.

JN : Votre nom n’a-t-il pas été aussi associé au Front national ?
CB : Il l’a effectivement été et ce n’est pas contradictoire avec ce que je viens de vous dire.
Très tôt, je vais me poser la question de la finalité de mon engagement. Est-il uniquement de témoignage ou vise-t-il à avoir des résultats concrets ?
Il n’y a pas de honte à vouloir témoigner, à adopter un radicalisme statique, mais est-ce réellement « faire » de la politique ? Pour résumer, disons que je me suis très vite lassé d’aller en juin à Dixmude, en juillet à l’Ile d’Yeu et en novembre à Madrid ; d’assister à des réunions où l’on n’est que quelques dizaines et où les orateurs ne s’intéressent pas à la politique réelle et actuelle mais au rôle exact des juifs et des francs-maçons, etc. ; de lire des journaux qui s’apparente à des bulletins paroissiaux et dont les rédacteurs regardent l’avenir dans un rétroviseur, etc.
Venner, Duprat et Thiriart m’ont convaincu que mon radicalisme devait être dynamique, c’est-à-dire lié au réel et à l’actualité tout en restant fidèle au passé.
Concrètement, que fallait-il faire ? Venner et Thiriart préconisaient la création et le développement de partis de type léninistes. J’y ai cru, il m’a fallu un certain temps pour constater que le moment de ces structures partisanes était passé. Duprat pensait pour sa part que les NR devait être le ferment dans la pâte nationale, donc qu’il fallait s’organiser en fraction interne aux grands partis nationaux. Ses arguments m’ont conduit, à la fin des années 1990 à demander à ceux qui me suivaient de rejoindre le Front national puis le Mouvement national républicain puis de nouveau le Front national à partir de 2007 et d’agir en leur sein.
Je m’étais imaginé, naïvement, que nous serions capables de constituer une fraction comme les trotskistes l’avaient fait, un temps, au PS. Assez rapidement, dès l’épisode MNR, j’ai constaté que notre base n’avait pas l’habitus politique nécessaire pour agir ainsi et que, de toute façon, le fonctionnement des partis nationaux français ne le permettait pas. Mais cependant, nous étions rentrés dans un moule politique différent dans lequel nous pouvions parfois avoir une influence réelle. Pour ma part, j’ai donné des papiers à la presse du FN (National hebdo puis Nation presse magazine), j’ai exercé des responsabilités locales, je me suis présenté à diverses élections (à la députation contre Jean-Marc Ayrault qui était alors Premier ministre, aux municipales comme tête de liste à Nantes, etc.) Pour des raisons personnelles et familiales, j’ai renoncé à mes responsabilités au sein du FN en décembre 2015 sans en démissionner et sans entrer en conflit avec lui. Je suis, comme disaient les maos, « retourné à la base ».
Cette nouvelle situation m’a libéré beaucoup de temps et m’a redonné ma liberté de parole. J’ai ainsi pu écrire, publier, donner des conférences. Cela car j’ai toujours été convaincu – et je le suis encore – par la justesse de mes idées et par leur influence possible. Ainsi, je me retrouve assez bien dans cette citation de Gilles Martinet, qui lui a passé une partie de sa vie dans des groupuscules de la gauche extrême : « Je n’ai jamais cru à l’avenir des petites organisations se situant en marge des grandes formations historiques. Et pourtant, j’ai participé moi-même à la constitution et à la direction de plusieurs de celles-ci. C’est que je croyais que leur existence et que leur combat pouvaient entraîner des changements au sein des grands partis. »
Le rôle qu’ont eu les NR français au sein du mouvement national a été de servir de laboratoire idéologique et de passeurs d’idées. C’est ce qu’a très bien vu Nicolas Lebourg, un universitaire hostile mais honnête, qui dans sa thèse Les nationalistes-révolutionnaires en mouvements (1962-2002) écrit (p. 704) : « Au sein même du système politique concurrentiel, les groupuscules trouvent leur importance en leur travail de ‟veilleur” et de fournisseur de concepts et d’éléments discursifs aux structures populistes qui ont, quant à elles, accès à l’espace médiatique » et d’expliquer que les nationalistes-révolutionnaires ont fourni au Front national nombre de ses idées essentielles dont l’anti-américanisme et l’anti-immigration et, selon ses propres termes, « l’ont ainsi armé lexico-idéologiquement ». Une action de fond qui s’est continuée après la soutenance de la thèse de Lebourg – le FN nous devant aussi en grande partie un Ostorientierung qui, semble-t-il, n’est plus guère d’actualité aujourd’hui.
Mais pour jouer ce rôle de laboratoire idéologique et de passeurs d’idées, encore faut-il avoir une structure, une presse, des activistes, etc. C’est ce qui justifiait les constructions groupusculaires auxquelles j’ai participé et c’est ce qui les justifie toujours. La multiplication de groupes locaux est, à ce propos, une excellente chose, ils maillent le territoire et diffusent l’idée dans les jeunes générations.
Les Identitaires avec leurs actions happening ont fait beaucoup dans notre sens et ont à leur tour servi de laboratoire idéologique et de passeurs d’idées (la remigration par exemple). Avec eux, on est arrivé à un troisième stade politique que n’avaient imaginé ni Venner ni Duprat : celui du « mouvement influenceur ». Récemment, Martin Sellner dans son livre, Regime change from the right, a strategic sketch, a théorisé cela et a remarquablement définit les cinq piliers du camp national : le parti, le mouvement (c’est-à-dire les groupes activistes), la contre-information, la contre-culture et la théorie. Le parti est redevable aux quatre autres qui créent « l’ambiance » dans laquelle il agit. Nous, les radicaux, pouvons avoir une influence très importante sur quatre des piliers et donc sur le parti, mais nous ne sommes pas les seuls à faire cette analyse, ce qui explique que la contre-information et la contre-culture soient actuellement des champs particulièrement disputés avec des intervenants relativement récents (Sterin, Cnews, Frontières) face auxquels nous pesons bien peu.
Quant au parti, en l’espèce pour nous le RN, je trouve profondément ridicule, voire grotesque, la position de leaders de groupuscules qui n’ont jamais dû avoir sous leur coupe plus de 100 à 150 adhérents et qui expliquent urbi et orbi ce que Marine Le Pen ou Jordan Bardella devraient faire pour gagner et les erreurs qu’ils commettraient.
J’ai la modestie politique qu’ils n’ont pas et je sais que les choix politiques des « grands partis » menés sous la critique continuelle des médias sont des exercices difficiles et périlleux. Et je suis convaincu que la direction du Rassemblement national tente d’agir au mieux. Cela étant, quand certaines positions me hérissent – n’ayez crainte, il y en a, surtout en politique étrangère – je me tais car si je les désapprouve j’ai, dans le même temps et quasiment toujours, conscience de leur nécessité stratégique.
JN : L’année 2025 fut marquée par le rappel à Dieu de plusieurs figures du camp national comme Jean-Marie Le Pen, Udo Voight, Horst Mahler, Lajos Marton ou encore Jean-Gilles Malliakaris. Quels furent vos relations avec ces personnes et votre avis sur leur œuvre de vie ?
CB : Je n’ai connu ni Voigh ni Marton et je n’ai pas d’opinion sur eux.
J’ai un peu connu, il y a une trentaine d’années, Mahler ; son périple du maoïsme au nationalisme m’avait alors intéressé.
Jean-Gilles Malliarakis, je l’ai fréquenté assez longuement puis je me suis séparé de lui. Ce fut la scission de Troisième voie qui donna naissance à Nouvelle Résistance. Une scission que certains me reprochent encore, trente ans plus tard… C’était un excellent orateur, un écrivain brillant et convaincant, c’était aussi un homme qui n’était pas avare de sa bourse pour financer notre combat. Était-il par contre vraiment un NR ? Je ne le pense pas, son positionnement était beaucoup moins clair que celui de Duprat et son évolution sur les trente dernières années de sa vie prouve, au moins, que s’il le fut, il ne le resta pas. Une chose, par exemple, m’a marquée et interrogée dans son travail éditorial : l’absence d’ouvrages de théoriciens NR dans son catalogue et le très faible nombre de références à l’histoire ou à l’idéologie de ce courant dans sa presse.
Jean-Marie Le Pen, j’ai eu l’occasion de m’opposer politiquement à lui pendant longtemps et de le faire dans des termes discourtois et outrés. Je l’ai regretté ensuite. Quand j’ai eu, plus tard, l’occasion de le rencontrer j’ai pu admirer sa capacité à oublier et à faire comme si rien n’avait été dit ou écrit. À mes yeux, le bon Le Pen est le Le Pen tardif, celui d’après 1990, celui qui rompt avec le libéralisme économique, avec le reaganisme, le sionisme et l’occidentalisme. À ce propos, je suis toujours ahuri quand je vois certains se revendiquer des « fondamentaux du FN ». Ces fondamentaux, pour un nationaliste radical n’avaient rien pour plaire et c’était justement ceux-ci qui me tenaient éloigné du FN.
JN : Sur votre site et vos réseaux de Voxnr, il est fait mention d’articles qu’on peut qualifier d’atypiques, mettant en avant des figures comme Che Guevara, Fidel Castro et même Mao Zedong qui semblent incompatibles avec le nationalisme. Quel intérêt portez-vous sur ces personnes et leurs parcours ?
CB : Incompatible avec le nationalisme ? Tout dépend. Si vous adoptez le narratif du système libéralo-occidentaliste, c’est incontestablement le cas. Si vous adoptez le nôtre, absolument pas.
Il n’est pas inutile concernant Guevara et Castro, de connaître leurs liens avec Peron et de savoir que le Che lu et apprécia le Manifeste de Vérone et la Charte du travail de la RSI. Il n’est pas inutile de savoir que le régime de Franco, en pleine guerre froide, n’a jamais soutenu le blocus de Cuba décrété par les États-Unis et qu’à la mort de Franco en 1976, Cuba décréta trois jours de deuil national durant lesquels les drapeaux sur les sites officiels restèrent en berne. Il n’est pas inutile non plus de savoir que Cuba accueillit en 1978 une délégation de la Fejons (authentique) qui fut reçue par Castro.
Plus spécifiquement concernant le Che, il n’est pas inutile de se souvenir que Troisième voie et l’Aube dorée grecque lui rendirent hommage en le faisant figurer en couverture de leurs organes de presse, ni que Gabriel Adinolfi, l’inspirateur de la Casa Pound, écrivit un hommage intitulé « Hasta siempre, comandante Che Guevara », ni qu’il y eut parmi la jeunesse italienne néo-fasciste un réel engouement pour ce qu’il représentait.
Quant à Mao, il n’est pas inutile d’en avoir une lecture autre. D’analyser par exemple, comme le fait Claudio Mutti, l’influence du taoïsme sur le maoïsme, ou de relever dans le fonctionnement interne de l’actuel régime chinois, comme le fait Agnès Valloire dans le livre Pourquoi la Chine ? que j’ai édité, les points de ressemblance avec ce que prônaient Maistre ou Bonald.
Tout cela, et bien d’autres choses, nous l’avons développé dans les colonnes de VoxNR. Bien sûr, il est beaucoup plus simple de refuser de réfléchir, de dire : « Ouin, ouin, ce sont des communistes, des assassins, etc. » mais telle n’est pas notre approche des choses car nous avons la faiblesse de penser qu’être d’extrême droite ce n’est pas obligatoirement être, en même temps, extrêmement con…
JN : Aussi, comment analysez-vous le parcours de Staline et le mouvement national-bolchévique ?
CB : Staline, c’est aux Russes de le juger. Pour nous, la barrière de la propagande nous rend quasi impossible un jugement qui ne soit pas biaisé.
Lors de mes premiers séjours en Russie, j’ai été surpris de constater qu’il y avait incontestablement une nostalgie entourant son personnage. Et cela y compris chez des individus qui n’étaient pas communistes, voire qui étaient incontestablement « de droite » et dont des membres de la famille avaient connu la répression stalinienne et les camps. Or quand je les ai interrogés sur ce point, leur explication a été que Staline n’en était pas responsable, mais que les fautifs étaient des éléments subalternes, souvent juifs, qui l’avaient mal conseillé ou trompé.
Pour beaucoup de Russes, il reste la figure d’un chef, d’un homme exceptionnel ayant dirigé l’URSS dans des moments exceptionnels et lui ayant donné le maximum de sa grandeur. Il est d’ailleurs marquant que l’anti-stalinisme ne soit pas porté en Russie par des partis de droite mais par l’association Mémorial qui est une ONG libéralo-occidentaliste à forte connotation sioniste.
Quant au national-bolchevisme, il y en a eu plusieurs. En Russie, en Allemagne, en Italie après la RSI. Dans tous les cas, c’est un positionnement géopolitique. Oustrialov et les NB russes pensent que la Russie bolchevique continue la politique impériale des tsars ; Niekish et les NB allemands prônent une alliance Berlin-Moscou contre le traité de Versailles ; Stanis Ruinas et les NB italiens estiment que les ennemis principaux de l’Italie sont les Alliés et qu’ils le restent après 1945. En France, on ne connaît pas d’exemple de national-bolchevisme. Ce qui s’en est rapproché le plus, mais de très loin, ce fut l’épisode « rouge-brun » ou « gaucho lepéniste » qui fit beaucoup de bruit mais long feu : en mai 1993, Jean-Paul Cruse un ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne avait osé publier dans L’Idiot international un article titré « Vers un front national » plaidant pour « l’alliance des communistes et de la droite catholique, nationale, militaire et maurrassienne du général de Gaulle ». Alain Soral, à ses débuts au FN, fut, lui aussi, d’une certaine mesure dans cette veine.

JN : Un nom revient souvent dans vos écrits, un idéologue russe, Alexandre Guelievitch Douguine. Qui est-il et quelle est sa pensée politique et en quoi nous concerne-t-elle ?
CB : Je peux résumer la situation en vous disant que c’est un Alain de Benoist ou un Julius Evola russe, donc c’est un polymathe dont les champs d’expression sont variés. Tous ne sont pas politiques et certains sont étroitement russes donc bien loin de nos préoccupations.
Pour un Européen de l’Ouest, sa pensée peut nous concerner principalement sur deux points : sa manière de faire du traditionalisme guéno-évolien une manière de vivre et d’agir dans la politique, et sa vision géopolitique eurasienne.
Plusieurs critiques sont adressées à l’encontre notamment d’une idée centrale qu’est l’eurasisme. Commençons par les définitions. Qu’est-ce que l’eurasisme ?
L’eurasisme peut être compris de deux manières.
Tout d’abord comme une vision du monde. C’est ce qu’Alexandre Douguine nous explique ainsi : « La pensée eurasiste a toujours présenté une dimension internationale. Pour les premiers eurasistes, comme le prince Troubetskoy, la guerre menée par la Russie contre l’occidentalisation n’était pas seulement une guerre locale, mais l’avant-garde d’une guerre universelle de tous les peuples contre la menace que représente l’occidentalisation. (…) L’eurasisme, en tant que doctrine, c’est un anti-occidentalisme actif, connaissant la modernité de l’intérieur, mais refusant cette modernité au nom de la Tradition. Un eurasiste n’est donc nullement un ‟habitant du continent eurasiatique”. Il est bien plutôt l’homme qui assume volontairement la position d’une lutte existentielle, idéologique et métaphysique, contre l’américanisme, la globalisation et l’impérialisme des valeurs occidentales (la société ouverte, les droits de l’homme, la société de marché, etc.) Vous pouvez donc très bien être eurasiste en vivant en Amérique latine, au Canada, en Australie ou en Afrique. » Et ainsi : « C’est un vaste programme d’importance planétaire, qui dépasse de loin les frontières de la Russie et même celles du continent eurasien. Tout comme le concept d’américanisme peut aujourd’hui être appliqué à des régions géographiques qui se trouvent au-delà des limites du continent américain, l’eurasisme signifie un choix civilisationnel, culturel, philosophique, stratégique particulier, qui peut être fait par n’importe quel représentant de l’espèce humaine, quel que soit l’endroit de la planète où il vit, ou la culture nationale et spirituelle à laquelle il appartient. »
Ensuite, l’eurasisme peut être aussi une notion géopolitique et l’on retrouve là les positions de Niekisch, de Yockey, de Thiriart ou de Faye sur la plus grande Europe allant de Galway à Vladivostok.
Ma position personnelle allie les deux conceptions du terme alors que Douguine lui est plus restrictif dans sa définition de l’étendu de l’Eurasie en terme purement géopolitique.
JN : Que répondez-vous à ceux qui s’interrogent sur les différences importantes entre l’Europe et l’Asie entravant un rapprochement aussi important ?
CB : Qu’ils ne comprennent rien à rien…
L’eurasisme, en effet, je viens de le dire, ce n’est pas l’Europe + l’Asie, mais c’est une conception géopolitique, un nationalisme grand-européen, le rêve d’un Empire européen de Galway à Vladivostok dont Moscou serait la Troisième Rome. Une idée qui revient dans nos milieux, sous divers noms et diverses formes, depuis au moins les années 1920 avec Ernst Niekisch, Francis Parker Yockey, Jean Thiriart, Guillaume Faye, etc. Même Jean Marie Le Pen a évoqué cette idée lui donnant le nom, romantique, de « Borée ».
JN : Vous avez fait part d’un refus de répondre à certaines accusations touchant Alexandre Guelievitch Douguine. D’où viennent ces critiques, quelles sont-elles et pourquoi vous ne voulez répondre à ces attaques contre la pensée douguinienne ?
CB : Quelques conspirationnistes glauques, aux origines politiques et ethniques aussi incertaines que leurs mœurs se sont spécialisés en France depuis trois ou quatre ans dans l’anti-douguinisme, le couvrant d’insultes et de diffamations sur la toile.
Ces mêmes individus vous expliquent benoîtement qu’Alexandre Soljenitsyne et Donald Trump sont juifs, que Marine Le Pen est une marrane, que monseigneur Lefevre était lié à une société secrète portant le nom de Prieuré de Sion, que Poutine est une marionnette des sionistes, etc.
Ce sont des fous à lier totalement désocialisés. Que voulez-vous donc répondre de rationnel aux délires d’aliénés ? Il n’y a rien à leur répondre. Le cas échéant on peut leur conseiller de consulter un psychiatre, je crois que c’est à peu près tout ce que l’on peut faire. Même leur claquer le museau quand on les rencontre me semble inopportun, on ne frappe pas un malade, on le plaint sincèrement et on prie pour son hypothétique guérison.
JN : Pour en revenir à Gabriele Adinolfi, plusieurs commentaires de ce dernier sur le sujet ukrainien vous ont fait réagir et notamment le projet « Nation Europa » qui dit vouloir former une « troisième voie » entre l’Occident et la Russie. Quelle est votre analyse sur ces déclarations et cette sympathie pour l’Ukraine de la part d’une partie des nationalistes européens ?
CB : Tout dépend de ce que l’on considère comme étant l’Europe. Gabriel Adinolfi en a une vision presque gaullienne. Contrairement à moi, il n’y inclue pas la Russie.
Si je le comprends bien, il est favorable à un Intermarium, c’est-à-dire à une structure géopolitique allant de la mer Baltique à la mer Noire.
Ce qui me gène dans ce projet c’est qu’il recoupe des intérêts qui ne sont pas européens. George Friedman, fondateur et directeur du très important think tank privé américain Stratfor a avoué sans fard, dans des interventions et des articles rendus publiques entre 2015 et 2017, l’idée qu’il avait de cet Intermarium : « Le point principal dans toute cette affaire, c’est que les États-Unis établissent un cordon sanitaire autour de la Russie (…) Pour les États-Unis, le but principal est d’empêcher que les technologies et les capitaux allemands s’unissent avec les ressources de matières premières et la force des ouvriers russes dans une combinaison unique. Les États-Unis sont prêts à empêcher cette combinaison avec leur atout : c’est la ligne reliant la mer Baltique à la mer Noire. (…) Le but de l’Intermarium est de contenir toute progression de la Russie vers l’Ouest. »
Le même George Friedman voit donc aussi dans l’Intermarium un autre intérêt : celui de prendre à revers l’Union européenne et d’affaiblir l’Allemagne.
Pour résumer tout cela en terme géopolitique, on peut écrire que l’Intermarium est un projet non seulement anti-Russe mais, pire un projet anti-continental, anti-tellurocratique et donc un projet atlantiste et thalassocratique.
Telle est d’ailleurs l’analyse du géopoliticien yankee contemporain, Alexandros Petersen, pour qui l’Intermarium est une doctrine « typiquement atlantiste qui fonctionne comme une alternative à la politique de l’endiguement de George Kennan ». Petersen la définit comme « l’engagement stratégique » des « nombreux peuples eurasiens captif dans l’orbite russe ». Pour lui, le concept de l’Intermarium est compatible avec les idées d’Halford Mackinder sur la création de nombre d’État fantoches sur et autour du territoire de la Russie et avec celles de Zbigniew Brzezinski sur la souhaitable division de la Russie.
L’idée qui me semble un peu folle d’Adinolfi et des siens, qui se base sur l’existence de groupes natios assez importants dans certains des pays de cet Internarium (dont Azov), est que cette zone géographique pourrait en totalité ou en partie basculer du « bon côté de la force » et devenir le Piémont d’une Europe nouvelle. J’avoue que ce rêve me semble totalement utopique. Mais je dois être honnête, il l’est au moins autant que mon rêve d’Empire eurasien…
Cela étant, c’est intéressant à observer car cela montre comment deux visions géopolitiques différentes chez deux hommes pour le reste de leurs pensées assez proches conduit à des choix totalement différents pour la définition de l’ennemi et de la position à adopter pour l’Ukraine. Lui soutenant les Ukrainiens, moi les Russes.
En ce qui concerne l’action « des nôtres » en Ukraine, une chose me touche particulièrement, c’est l’erreur fondamentale faite par les divers groupes nationalistes d’Ukraine qui ont jeté toutes leurs forces dans cette guerre, qui y ont perdu leurs meilleurs éléments et qui n’en ont absolument rien retiré sinon une quasi disparition politique. Il est quand même confondant que Svoboda n’ait fait que 3% et n’ait obtenu qu’un député aux dernières législatives alors qu’aux législatives de 2012 ce parti pesait 10.5% des voix et obtenait 37 députés. Ils ont fait à peu près la même erreur que Maurras avec le compromis nationaliste de 1914. Aggravé ici par le fait que la guerre était, dès son origine, ingagnable. Disciple de Vacher de Lapouge, je pense qu’il est des moments où il est préférable de préserver la race et ses reproducteurs en choisissant la paix, quelques désagréables puissent être ses conséquences en termes de frontières.
Comme certains des leaders nationalistes ukrainiens se revendiquent d’Evola, je crois qu’ils auraient dû, avant de s’engager dans cette guerre, relire Orientations qui leur aurait appris que « c’est dans l’Idée qu’il sied de reconnaître notre véritable patrie. Non le fait d’être d’une même terre ou d’une même langue, mais le fait d’être de la même idée : voici ce qui compte aujourd’hui. Là est la base, là se trouve le point de départ. À l’unité collectiviste de la nation — celle des ‟enfants de la patrie” – telle qu’elle a toujours prédominé depuis la révolution jacobine jusqu’à nos jours, nous autres, en tout cas, nous opposons quelque chose qui ressemble à un Ordre, en hommes fidèles à des principes, en témoins d’une autorité et d’une légitimité supérieures procédant précisément de l’Idée. » Or, il est difficile de penser que l’Ukraine de Zelenski et des gay prides ait le moindre rapport avec « l’idée ».
JN : Un récent événement à Saint-Pétersbourg, a vu la naissance de l’organisation « Paladins », qui regroupe plusieurs structures nationalistes venant du monde entier. Pensez-vous que cet événement marque un tournant dans l’histoire politique russe qui rompt avec une sorte de néobolchévisme d’une certaine génération ayant connu l’URSS et se rapproche du nationalisme, et en particulier la jeunesse russe ?
CB : Je n’y vois absolument pas un tournant dans l’histoire politique russe. Des organisations que l’on pourrait qualifier de « droite radicale » existent au moins depuis la Glasnost et la Russie n’a pas, jusqu’à nos jours, manqué de groupuscules natios ou de structures plus importantes comme les Nashi (la jeunesse pro-Poutine).
Ce qui est difficile de comprendre pour un européen de l’Ouest, c’est que le nationalisme russe est un nationalisme de type impérial donc non ethnique et non national. Les groupes nationalistes qui ne sont pas sur cette ligne et qui adoptent une définition ethnique ou nationale des Russes sont habituellement réprimés et parfois le sont très durement. C’est ce qui explique que l’on retrouve un certain nombre de dirigeants de l’extrême droite ethniste russe en exil et ayant pris parti pour l’Ukraine.
Pour ce qui est de Paladins, c’est une initiative bien sympathique, mais il ne faut pas s’illusionner et avoir quand même conscience que cela participe du soft power de la Russie dirigé vers les courants radicaux de droite, exactement de la même manière que quand je suis invité au Donbass ou que quand Soral est invité à Moscou. Il y a un travail identique fait, par d’autres intervenants, en direction des courants plus modérés et aussi en direction des radicaux de gauche. Il arrive parfois que les choses s’enchevêtrent de manière un peu cocasse : j’ai ainsi eu l’occasion de rencontrer à Moscou le secrétaire général du Parti communiste américain, invité en Russie comme moi et logé dans le même hôtel. Cela nous a donné l’occasion d’échanger sur … Marine Le Pen autour d’un petit déjeuner !

JN : Avant de conclure, pourriez-vous évoquer un instant votre travail d’éditeur à l’enseigne d’Ars magna ?
CB : Je peux le résumer en deux mots : idéologie, histoire, rareté, qualité.
Je publie une petite vingtaine de livres par ans avec deux objectifs : donner des bases idéologiques à ceux qui me suivent et leur donner des exemples historiques inspirants.
L’aspect idéologique, je l’assume en rééditant des ouvrages devenus indisponibles comme les œuvres politiques de Drieu ou les écrits de Georges Valois, Guillaume Faye, Pierre Clémenti, Dominique Venner, etc., soit en faisant traduire des auteurs étrangers comme Francis Parker Yockey, Oswald Mosley, Alexandre Douguine, Julius Evola, etc.
L’aspect historique, je l’assume soit en éditant des travaux de recherches inédits, soit en faisant traduire des œuvres publiées à l’étranger. Mon idée est que la lecture d’un livre sur l’histoire d’hier devrait inspirer notre combat de demain, mais il m’arrive cependant parfois, je le confesse, de faire du « plus léger » comme les récentes biographies de Françoise Dior ou de Savitri Devi Mukherji.




























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