Henry Émile (Le Havre, 25 juin 1859 – Mortagne-au-Perche, 10 juillet 1941) et René-Émile Bossière (Le Havre, 5 février 1857 – Le Havre, 11 janvier 1941) sont deux frères aventuriers français qui devinrent « hommes d’affaires controversés par l’échec de leurs activités aux iles australes dites Kerguelen et à Saint Paul durant la première moitié du XXeme siècle ».
Leur père, Émile Bossière (1826-1925), ancien vice-président du Comité des armateurs de France, fut le dernier armateur français qui ait armé à la pêche à la baleine au XIXeme siècle.
Armateurs comme leur père, les fils Bossière furent, dès leur jeunesse, passionnés par les grandes aventures australes. En 1881, puis en 1883, on les retrouve dans le détroit de Magellan puis en Patyagonie où ils sont chargés du développement du comptoir sud-américain de l’armement Bossière du Havre.
C’est de cette époque que date leur intérêt pour les îles de Kerguelen alors bien oubliées, totalement délaissées par la France, au point qu’en 1892, Henry Bossière, de passage à Londres, lit dans un journal australien un article où il était dit que la France « ne s’occupant pas des îles Kerguelen, l’Angleterre allait en prendre possession ».
Comme quoi la seule action d’exploration reconnue de Kerguelen allait défensivement être gommée à la fin du XIXeme siècle faute apparemment d’intérêt stratégique ou économique pour ces îles !
Flairant le danger, Bossière se mit en devoir d’avertir le gouvernement qui prit la chose au sérieux. Il dépêcha aux Kerguelen un navire de guerre, l’aviso Eure, sous les ordres du commandant Lieutard. S’intéressant à l’élevage des moutons, les frères Bossière décident de tenter d’en implanter aux îles Kerguelen dont la France a repris possession en janvier 1893.
Le 31 juillet 1893, à Marly, le président Sadi Carnot signait un décret concédant à Henry Bossière l’exploitation des îles Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam, pour une durée de cinquante ans, avec le titre de résident de France.
Les frères tentent alors de mettre sur pied une première expédition en 1895 sur une vieille goélette baptisée Kerguelen. Avec René Bossière à son bord, après plusieurs avaries, l’expédition est définitivement arrêtée à Buenos Aires. René Bossière demeure plusieurs années en Argentine puis, apprenant que son frère a monté une nouvelle expédition à la fin de l’année 1900, il part attendre le trois-mâts Fanny aux îles Malouines pour y transporter des moutons. Mais le navire subit des avaries dans le Golfe de Gascogne, et l’affaire prend fin avec le retrait des investisseurs belges qui devaient permettre à un autre navire, le yacht Selika, de rejoindre la Fanny aux Kerguelen.
René Bossière rentre alors au Havre en 1901, sans avoir pu encore mettre le pied sur sa concession. Fiasco total ! La malédiction de Kerguelen se fait jour…
Toujours décidés à mettre en valeur leur concession des Kerguelen, ils décident alors de se tourner vers la chasse aux éléphants de mer et aux baleines. Ils s’adjoignent, sur les conseils de Jean-Baptiste Charcot, Raymond Rallier du Baty qui a des projets identiques aux leurs. Les frères Bossière signent avec une société norvégienne une convention pour installer aux Kerguelen une station baleinière, et y établir un élevage.
Henry Bossière débarque dans l’archipel en novembre 1908 et se lance dans l’exploration des îles. Il repart en avril 1909 pour l’Afrique du Sud, laissant aux norvégiens l’exploitation de la station.
En mai 1911, les frères Bossière fondent la Société des îles Kerguelen et, en 1913, au fond du golfe des Baleiniers, est créée la station de Port-Couvreux.
À partir de 1928, ils développent également leurs activités aux îles Saint-Paul et Amsterdam dont ils ont obtenu aussi la concession en 1908.
En 1913, René importe 1600 moutons des îles Malouines, mais une grande partie meurt durant le transport. Dans l’archipel, seuls prospèrent les lapins et les rats et la chasse à la baleine s’avère très peu fructueuse.

https://www.destination-kerguelen.com/falaises-et-vestiges/iles-kerguelen-14
En 1915, les bergers sont rapatriés en France : l’élevage ovin s’est définitivement avéré un échec.
René Bossière ne se décourage pas pour autant et, en 1922, il envoie de nouveau aux Kerguelen des bergers et un nouveau cheptel qu’il a acheté au Cap. Nouvel échec.
La chasse aux éléphants de mer est reprise par une nouvelle société anglo-norvégienne. Les frères Bossière créent eux-mêmes une filiale française de chasse aux éléphants de mer en 1925, les Pêches Australes, qui travaille sur un navire-usine jusqu’en 1931.
Puis l’activité sera aussi abandonnée et le personnel rapatrié!
L’Ile Saint Paul et le mirage des langoustes

Avant 1850, l’île Saint Paul n’est visitée que lors de brèves expéditions scientifiques et ne connaît aucune présence humaine permanente.
L’île Saint Paul connue au XVIeme siècle est redécouverte avec l’île d’Amsterdam par le Polonais Adam Mierosławski, capitaine du Cygne de Granville en 1842. D’une superficie de 8 km2 cet ilot perdu dans l’océan indien est situé à 1 280 km au nord-nord-est des îles Kerguelen. [ Il forme aujourd’hui avec l’île Amsterdam, située 91 km plus au nord, le district des îles Saint-Paul et Amsterdam, l’un des cinq districts des Terres Australes et Antarctiques Françaises. ]
Le capitaine Mieroslawski est mandaté par le gouverneur de l’Ile Bourbon, par l’arrêté du 8 juin 1843, pour assumer le commandement de ces îles aussitôt la prise de possession au nom de la France.
Durant l’hiver 1857, une expédition scientifique autrichienne embarquée sur la frégate SMS Novara explore l’île et y étudie la flore, la faune, et la géologie.
Les frères Bossière ont obtenu aussi la concession d’exploitation des îles Saint Paul et Amsterdam en 1908. En 1913, René importe 1600 moutons des îles Malouines, c’est décidément une obsession !
Mais une grande part meurt durant le transport.
Dans l’archipel, seuls prospèrent les lapins et les rats et la chasse à la baleine s’y avère très peu fructueuse.
En 1915, les bergers sont rapatriés en France : l’élevage ovin s’est avéré là aussi un échec.
La qualité, la taille, et la quantité des langoustes de Saint Paul de l’espèce Jasus paulensis sont renommée. La ‟langouste de St Paul ou Amsterdam”, est toujours une des « stars » de ces eaux côtières. Abondante dans les fonds rocheux, on la trouve la plupart du temps sous et entre les pierres, mais elle peut être pêché à plus de 800m de profondeur.

Les frères Bossière décident d’exploiter cette opportunité et recrutent plusieurs marins bretons à Concarneau, pour qu’ils exploitent ces grandes ressources de langoustes sur l’île Saint Paul et ils prévoient l’installation sur place d’une conserverie après avoir fondé la compagnie « La langouste française ».
Le 4 septembre 1928, une première équipe de 28 hommes, est recrutée et part à bord de l’Austral, un vieux bateau à vapeur, qui les dépose sur l’île Saint Paul, avant de se rendre aux Kerguelen avec d’autres bretons pour la chasse aux phoques.
Les marins bretons de Saint Paul construisent les bâtiments de l’infrastructure de la colonie et l’usine qui leur permettra de mettre leur pêche en conserves. La première campagne de pêche est prometteuse (premier succès commercial des frères Bossière pour leurs aventures commerciales australes !)
De ce fait une seconde campagne de pêche a lieu en 1929.
Mais le 3 janvier 1930, (plein été austral) le feu se déclare dans les stocks de vivres, ne laissant pas suffisamment de provisions pour l’ensemble de la colonie sur place à la veille de l’arrivée de l’hiver austral. La décision est alors prise de rapatrier le personnel de la compagnie en ne laissant sur l’île que sept gardiens chargés de l’entretien, que l’on viendra régulièrement approvisionner.
« Le ravitaillement arrivera rapidement » assure Alfred Caillé, l’administrateur de la société.
En mars 1930 à la fin de cette campagne, 7 personnes, volontaires, pour garder et entretenir le matériel l’hiver, avec la promesse d’un ravitaillement 3 mois plus tard, sont laissées sur place.
Le navire Austral, appartenant à la société, vint faire la relève du personnel pour le ramener en France. Il quitte Saint Paul au début du mois de mars 1930, laissant sur l’île :
- Julien Le Huludut de Concarneau
- Victor et Louise Le Brunou (sa femme, enceinte) tous deux de Concarneau),
- Pierre Quillivic (de Plouhinec),
- Louis Herlédan (de Riec-sur-Belon),
- Manuel Puloch (de Trégunc)
- François Ramamonzi (un jeune Malgache).
Les ‟oubliés” de l’Ile Saint Paul
L’administrateur de la société, Alfred Caillé, qui leur avait promis, en leur demandant de rester sur l’île pendant l’hiver, de leur envoyer un bateau ravitailleur dans les deux ou trois mois qui suivaient le départ de l’Austral, n’en fit rien.
Faute de vivres frais à cause de l’excès de consommation de conserves (dont essentiellement du bœuf en gelée), les gardiens commencèrent à être atteints par le scorbut.
Louise Le Brunou accouchera fin mars d’une petite fille qu’ils appelèrent Paule du nom de l’île. Malheureusement, la petite ne vécut que deux mois. Faute de bois de menuiserie, c’est une caisse à conserves qui fit fonction de cercueil.
Le premier à être emporté par la maladie fut Manuel Puloch le 30 juillet, suivi de François Ramamonzi et Victor Le Brunou. Pierre Quillivic, quant à lui, quitteraa l’île sur un canot, par une mer démontée : les survivants ne le revirent jamais.
Malheureusement les frères Bossière oublient la promesse de Caillet ce n’est que 9 mois plus tard qu’un bateau revient.
Lorsque le bateau Île Saint-Paul accosta enfin sur l’île neuf mois plus tard, en décembre 1930, seuls trois des sept gardiens avaient survécu : Julien Le Huludut, Louise Le Brunou et Louis Herlédan. (Louise refusera de repartir avec le bateau retour, car il était impossible de transporter la dépouille de son défunt mari.)
S’ensuivit en France un procès retentissant intenté par les victimes et leurs familles, qui dura du 24 juillet 1931 (date du dépôt de plainte) au 19 avril 1937 (date du jugement en appel).
L’émotion fut considérable quand il fut dit par la défense lors du procès que les
La cause des ‟oubliés de Saint-Paul” fut défendue par César Campinchi (futur ministre de la Marine) jusqu’en 1936. La défense de « La Langouste française » était confiée à Alcide Delmont, sous-secrétaire d’État aux Colonies du 3 novembre 1929 au 21 février 1930 et du 2 mars au 30 décembre 1930.
La société « La Langouste française » fut reconnue coupable en avril 1935, et condamnée à verser différentes indemnités aux victimes et aux familles, mais elle osa faire appel de la décision !
Le 8 avril 1937, le jugement en appel confirma la responsabilité de la société, mais à la suite de sa mise en faillite, les victimes ne reçurent finalement aucune indemnisation.
Les deux frères Bossière ayant fait faillite, ne verseront même pas les indemnités (pourtant dérisoires), aux victimes et familles des victimes, comme les y avait enjoint le jugement du tribunal, en 1935.
A titre personnel, pas plus que l’administrateur Alfred Caillé, les frères Bossière ne furent inquiétés. Responsables mais pas coupables… On connaît la chanson
La défense, lors du procès, osera cyniquement dire que « les ouvriers de Saint Paul avaient été oubliés ».!
Cette qualification qui souleva une vive émotion dans la presse est restée attachée à la dénomination ce drame nommé dans l’histoire « Les oubliés de Saint Paul ».
En fait les seuls qui seront finalement oubliés furent les frères Bossière ruinés, abandonnés de tous, victime de l’opprobre publique qui moururent en 1941 à six mois d’intervalle entre janvier et juillet.
1941 sonnera donc la fin de la malédiction du faisan Kerguelen sur les mers australes ?
Un film consacré au sacrifice des bretons oubliés Saint Paul fut réalisé en 2011 par Jean-François Pahun : « Les Oubliés de Saint-Paul ».
Mais il faudra attendre quatre-vingt ans pour que ces « Oubliés de Saint Paul » soient enfin officiellement reconnus et honorés, le 20 décembre 2015 :
« Aujourd’hui, grâce à la ténacité de Maryvonne Tateossian, la fille de Julien Le Hulutud, et de sa petite-nièce Dominique Virlouvet, la douleur de ce qu’ils ont vécu, abandonnés à leur sort sur une île rugueuse, inhospitalière et battue par les vents, revient à la mémoire publique. Après trois années de travail et de tractations, sous la férule notamment de l’association Faire vivre les souvenirs des oubliés de Saint-Paul dont on compte, parmi ses adhérents, Ia navigatrice Isabelle Autissier, le journaliste Jean-Paul Ollivier et des sympathisants de cette histoire, comme Dan ar Braz, un hommage leur sera rendu le 20 décembre 2015.
Une commémoration avec la pose de deux plaques en bronze réalisées par Jean Lemonnier, peintre de la Marine, sur lesquelles on lira les noms des huit oubliés, y compris l’enfant de deux mois. L’une sera installée à Saint-Paul, dans les 40es degrés de latitude sud, en présence de Maryvonne Tateossian qui aura la permission exceptionnelle de fouler le sol de cette île classée aujourd’hui réserve intégrale. Une cérémonie qui aura lieu en présence des représentants de l’administration des Terres australes et administratives françaises (Taaf), lors du passage du Marion-Dufresne, navire ravitailleur des Terres australes françaises, fin novembre-début décembre.
En miroir, sa plaque jumelle sera apposée face à la mer à Concarneau entre le Marinarium et le bureau du port de plaisance, le 20 décembre. En présence des descendants des familles des Oubliés, des élus concarnois, impliqués dans cet hommage aux pionniers qui jadis défrichèrent les terres australes ; de Cécile Pozzo di Borgo, la préfète des Taaf ; de Dan ar Braz, du dessinateur de BD Emmanuel Lepage ; de Jean-François Pahun, le réalisateur des Oubliés de Saint-Paul. »
https://www.ouest-france.fr/bretagne/les-oublies-de-lile-saint-paul-enfin-reconnus-3587443



























Jeune Nation TV










