Près de quatre ans après les explosions qui ont détruit les gazoducs Nord Stream 1 et 2 en mer Baltique, le parquet fédéral allemand estime désormais disposer de suffisamment d’éléments pour attribuer le sabotage à une opération menée pour le compte d’autorités ukrainiennes. Un ancien officier de l’armée ukrainienne, identifié sous le nom de Serhii K., a été officiellement inculpé pour complicité de crime de guerre, destruction d’infrastructures civiles, explosions volontaires et perturbation de services publics. L’acte d’accusation constitue un véritable renversement de perspective : pendant près de quatre ans, le débat public occidental a largement été dominé par l’hypothèse d’une responsabilité russe. Aujourd’hui, c’est pourtant un ancien militaire ukrainien qui est poursuivi et la justice allemande affirme que l’opération aurait été menée « pour le compte d’entités étatiques ukrainiennes ».
Selon les éléments présentés par le parquet et rapportés notamment par Reuters, Serhii K. aurait coordonné une équipe composée de plongeurs militaires, d’un skipper et d’un spécialiste des explosifs. Les enquêteurs estiment que le groupe a utilisé le voilier Andromeda, loué sous de fausses identités, pour acheminer des explosifs militaires jusqu’aux gazoducs, au large de l’île danoise de Bornholm, avant d’y fixer les charges. L’objectif présumé aurait été d’interrompre durablement les exportations de gaz russe vers l’Europe afin de priver Moscou d’une partie des revenus finançant son effort de guerre. Arrêté en Italie puis extradé vers l’Allemagne, le suspect conteste l’ensemble des accusations.
Si c’est la justice allemande qui instruit cette affaire, c’est parce que Nord Stream constituait une infrastructure stratégique directement reliée au territoire allemand, les gazoducs aboutissant à Lubmin. Le parquet considère que le sabotage a porté atteinte à une infrastructure critique touchant directement les intérêts économiques et sécuritaires de l’Allemagne, ce qui fonde sa compétence. Les explosions ayant eu lieu près de Bornholm, le Danemark et la Suède avaient également ouvert des enquêtes dès 2022. Celles-ci ont toutefois été classées en 2024 sans poursuites, tandis que l’enquête allemande s’est poursuivie jusqu’aux inculpations annoncées cette semaine.
Cette annonce prend une résonance particulière au regard du traitement politique et médiatique de l’affaire depuis 2022. Au lendemain des explosions, la quasi-totalité des grands médias occidentaux présentaient la Russie comme le principal, voire le seul suspect crédible. Cette hypothèse reposait sur le contexte de la guerre en Ukraine, sur les capacités techniques de Moscou et sur l’utilisation du gaz comme levier géopolitique. Pourtant, à ce stade, aucune enquête officielle n’avait désigné de responsable.
Plusieurs responsables politiques sont alors allés assez loins dans la dénonciation de la Russie. Le conseiller de la présidence ukrainienne, Mykhaïlo Podoliak, avait immédiatement qualifié les explosions « d’attaque terroriste planifiée par la Russie ». Le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki avait lui aussi laissé entendre une responsabilité russe. Aux États-Unis, l’ancien directeur de la CIA John Brennan déclarait considérer Moscou comme le principal suspect. Dans le même temps, plusieurs éditorialistes et commentateurs présentaient cette hypothèse comme la plus probable, voire comme une quasi-certitude.
À l’inverse, les principales institutions occidentales sont restées beaucoup plus prudentes. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, ainsi que le haut représentant de l’Union européenne Josep Borrell ont dénoncé un sabotage délibéré contre une infrastructure énergétique européenne, sans jamais attribuer officiellement l’attaque à la Russie. En France, le président Emmanuel Macron a lui aussi refusé toute conclusion hâtive, déclarant en octobre 2022 qu’il était « impossible à ce stade » de désigner les responsables et qu’il fallait laisser les enquêtes suivre leur cours. Malgré cette prudence des gouvernements, la piste russe est restée largement dominante dans les médias occidentaux notamment français pendant de nombreux mois.
À partir de 2023, plusieurs enquêtes journalistiques publiées par The New York Times, Der Spiegel, Die Zeit et The Washington Post, puis les révélations issues de l’enquête allemande, ont progressivement fait émerger la piste d’une équipe ukrainienne. L’acte d’accusation présenté aujourd’hui par le parquet fédéral allemand constitue la première traduction judiciaire de cette évolution.
Il convient néanmoins de rappeler qu’une inculpation ne constitue pas une condamnation. Les accusations devront désormais être examinées contradictoirement devant un tribunal allemand. Les autorités ukrainiennes continuent de nier toute implication, tandis que le président Volodymyr Zelensky affirme ne pas disposer, à ce stade, de suffisamment d’informations pour répondre en détail aux accusations …
Quelle que soit l’issue de la procédure, cette affaire illustre le décalage entre le temps de la guerre informationnelle, le temps médiatique et le temps judiciaire. Depuis le début du conflit en Ukraine, la confrontation ne se limite pas au champ militaire : elle se joue également sur le terrain de la communication, où chaque camp cherche à imposer son récit, à influencer les opinions publiques et à délégitimer son adversaire. Les accusations, les fuites, les hypothèses et les opérations d’influence font partie de l’arsenal des États en guerre.
L’affaire Nord Stream en est une illustration frappante. Pendant plusieurs années, la responsabilité de la Russie a largement dominé le débat politique et médiatique occidental, alors même qu’aucune enquête officielle n’avait encore désigné de responsable. Aujourd’hui, c’est une tout autre piste qui est portée devant la justice allemande. Cela ne signifie pas que les accusations du parquet sont définitivement établies : seul le procès permettra de déterminer si les preuves résistent au débat contradictoire. En revanche, cette évolution rappelle qu’en période de guerre, il convient de distinguer les récits élaborés dans le cadre de la communication stratégique des États des conclusions de la justice, qui répondent à des exigences de preuve autrement plus élevées mais pas infaillibles pour autant ..
Sources :
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Reuters – France’s Macron says still can’t attribute blame for Nord Stream attacks (7 octobre 2022)
https://www.reuters.com/world/europe/frances-macron-says-still-cant-attribute-blame-nordstream-attacks-2022-10-07/ -
Seymour Hersh – How America Took Out The Nord Stream Pipeline (8 février 2023)
https://seymourhersh.substack.com/p/how-america-took-out-the-nord-stream-pipelines -
The New York Times – Intelligence Suggests Pro-Ukrainian Group Sabotaged Pipelines, U.S. Officials Say (7 mars 2023)
https://www.nytimes.com/2023/03/07/us/politics/nord-stream-pipeline-sabotage-ukraine.html -
Die Zeit – Nord-Stream-Anschlag: Ermittlungen führen zu einer ukrainischen Spur (7 mars 2023)
https://www.zeit.de/politik/ausland/2023-03/nord-stream-anschlag-ukraine-spur-ermittlungen -
The Washington Post – U.S. had intelligence of detailed Ukrainian plan to attack Nord Stream pipeline (6 juin 2023)
https://www.washingtonpost.com/national-security/2023/06/06/nord-stream-pipeline-explosion-ukraine-russia/ -
Der Spiegel – CIA soll Monate vorher von ukrainischem Plan gewusst haben (6 juin 2023)
https://www.spiegel.de/ausland/nord-stream-explosionen-cia-soll-monate-vorher-von-ukrainischem-plan-gewusst-haben-a-b2e2889c-ecfc-4e6a-a4c6-f8763a3f07c3 -
Der Spiegel – Ukrainian Special Forces Officer Allegedly Involved in Nord Stream Attack (12 novembre 2023)
https://www.spiegel.de/international/world/ukrainian-special-forces-officer-allegedly-involved-in-nord-stream-attack-a-0ca1ef5b-64f8-4d5e-8f07-0e0f9f6d8f0d -
Euronews – Crime de guerre : un Ukrainien inculpé en Allemagne pour avoir saboté le Nord Stream (1er juillet 2026)
https://fr.euronews.com/my-europe/2026/07/01/crime-de-guerre-un-ukrainien-inculpe-en-allemagne-pour-avoir-sabote-le-nord-stream -
Reuters – Germany charges Nord Stream suspect with war crime complicity, sabotage (2 juillet 2026)
https://www.reuters.com/world/europe/germany-charges-nord-stream-suspect-with-war-crime-complicity-sabotage-2026-07-02/ -
Le Figaro – Le parquet allemand accuse les autorités ukrainiennes d’avoir ordonné le sabotage des gazoducs Nord Stream en 2022 (2 juillet 2026)
https://www.lefigaro.fr/international/le-parquet-allemand-accuse-les-autorites-ukrainiennes-d-avoir-ordonne-le-sabotage-des-gazoducs-nord-stream-en-2022-20260702 -
BFM TV – « Des preuves accablantes » : la justice allemande accuse l’Ukraine d’être derrière le sabotage de ses gazoducs Nord Stream, un ex-militaire ukrainien inculpé (2 juillet 2026)
https://www.bfmtv.com/economie/international/des-preuves-accablantes-la-justice-allemande-accuse-l-ukraine-d-etre-derriere-le-sabotage-de-ses-gazoducs-nord-stream-un-ex-militaire-ukrainien-inculpe_AD-202607020478.html













































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