La preuve que les dirigeants – y compris, pour ne pas dire, surtout, des démocraties – peuvent cacher des événements, même énormes, à leur peuple et au public en général. Nous avions déjà évoqué l’affaire du désastre de Slapton Sands du 27 et 28 avril 1944, un mois avant le débarquement, événement qui ne sera révélé qu’en 1984. En voici un autre dont le bilan en pertes humaines est de trois fois celui du Titanic.
Trois Titanic dont personne n’avait entendu parler sur le moment, Churchill ayant estimé que le public avait déjà eu sa ration de catastrophe, une histoire qui, même encore de nos jours, n’est pas très connue : ce n’est que 50 ans plus tard qu’une stèle sera érigée à St-Nazaire, le lieu de la catastrophe, à un moment où bien sûr, le rappel du naufrage ne pouvait plus avoir aucun effet.
Ce qu’il y a d’intéressant dans cette tragédie du Lancastria, c’est qu’elle vient un peu compliquer l’exposé de ceux qui prétendent que Hitler aurait volontairement laissé échapper le corps expéditionnaire anglais à Dunkerque : une absurdité indéfendable à notre avis, qui ne peut germer que dans l’esprit délirant de ceux qui raisonnent après coup, au vu des événements postérieurs, dégagés de l’urgence et de la précipitation extrême de ces quelques semaines, entre le 10 mai 1940, début de l’attaque, et l’armistice du 18 juin.
La plus grande tragédie de l’histoire de la Marine Britannique (Hood y compris)
L’après-midi du 17 juin, le Lancastria, un paquebot reconverti en transport de troupes, était attaqué par la Luftwaffe au large de St Nazaire. Toute la journée s’était passée à entasser sur ses ponts le plus possible de troupes et de civils fuyant l’avancée foudroyante de la Werhmacht, qui déboulait à présent vers le sud de la France.
L’opération Dynamo à Dunkerque, du 26 mai au 4 juin, avec sa noria de petites embarcations qui assuraient d’incessantes rotations dans la Manche, a été un succès qui a permis d’évacuer 340 000 personnes, avec des pertes humaines en mer qui se sont limitées entre 4 à 5 000 hommes.
C’est l’opération Dynamo que l’histoire a retenu, mais au fur et à mesure de l’avancée allemande – accélérée par l’évacuation de Dunkerque – d’autres évacuations ont été improvisées dans l’urgence depuis Cherbourg, Saint-Malo, Brest.
Sur la façade atlantique, il ne pouvait plus être question de noria de petites embarcations, il ne pouvait plus non plus être question de couverture aérienne par la RAF.
Le 17 juin, c’était au tour de St Nazaire de devenir le point de ralliement des évacuations. L’estuaire de la Loire grouillait d’embarcations faisant la navette vers les navires à l’ancre dans la rade de St Nazaire, dont le vénérable Lancastria.
Construit pour transporter 2 200 passagers, son capitaine pensait embarquer 3 000 soldats en tout. Mais lors du dernier décompte, avant qu’on renonce à tout comptage, le premier officier estimait déjà à 5 000 le nombre d’hommes qui étaient montés à bord. Il y en a peut-être finalement eu 6 000.

The Horrific Sinking of RMS Lancastria – YouTube
Vers 14h, une première vague de Stukas (Ju-87) surgissaient, attaquant – et endommageant – un deuxième navire de troupes, l’Oronsay. Plutôt que d’y voir le signe qu’il était grand temps de mettre les voiles, le capitaine du Lancastria décidait d’attendre, d’attendre que l’Oronsay soit réparé et qu’une solide escorte de destroyers soit disponible.
Le report s’avérait fatal. Une deuxième vague, cette fois constituée de Ju-87 et de Ju-88, ne tardait pas à suivre. Les Stukas larguaient leurs bombes de 250 kg sur les ponts supérieurs bondés. Peu avant 16 h, l’un des Ju-88 fond au ras de l’eau et se dirige vers la poupe du Lancastria. Il largue quatre bombes de 500 kg, qui toutes percutent ou endommagent les flancs du navire : la première bombe éclate dans la cale no 2 au milieu de 800 hommes, la deuxième transperce la cale no 3 en libérant 500 tonnes de fioul qui se répandent autour du navire, la troisième bombe tombe dans l’unique cheminée du paquebot et explose dans la salle des machines, la dernière bombe éventre la cale no4. « Le navire s’est tordu de douleur dans les spasmes d’un animal à l’agonie » dira dans son langage imagé Harry Grattidge, le premier officier.
Les pilotes allemands sont néanmoins dans l’incertitude quant au sort du paquebot, aussi une nouvelle vague de bombardiers Heinkel He 111 procède-t-elle à une seconde attaque avec des bombes incendiaires pour enflammer le fioul. Le Lancastria en contient 1 400 t au moment du naufrage. Peu de bombes s’amorcent, du fait de la faible altitude de survol et de la mauvaise synchronisation des explosions.
Mais le Lancastria s’incline brusquement à bâbord. Les canots de sauvetage et les gilets sont pris d’assaut, mais le navire coule en 24 minutes. Dans la précipitation, les gens sautent par-dessus bord, s’agrippant à tout ce qui flottait. Les yeux embués de mazout, ils chantaient pour se donner du courage et pour rester conscients : « Toujours l’Angleterre vivra, faites rouler le tonneau et plus vite que ça, buvons, buvons, buvons ! ».
Ils espéraient le salut du destroyer HMS Highlander ou du chalutier HMT Cambridgeshire.
Quelque 2 477 personnes ont été secourues : principalement des soldats, mais aussi des civils britanniques et français, même des bébés. Les autres, entre quatre et cinq mille, sont morts. C’est autant que sur toute l’opération Dynamo, mais sur un seul navire.
Malgré la catastrophe, l’opération Ariel d’évacuation s’est poursuivie encore une semaine durant ; elle aura permis le rapatriement en Angleterre de 191 870 hommes dont 144 000 britanniques. En tout, avec Dynamo, c’est 558 000 hommes qui ont été récupérés, pour les deux tiers, des Anglais.
Churchill ordonna de passer sous silence l’affaire du Lancastria : « Les journaux ont eu assez de désastres comme ça ».
Ce n’est que fin juillet que les journaux britanniques apprirent – via les journaux américains, le naufrage et l’ampleur de la catastrophe. Mais alors, la Grande-Bretagne était aux prises dans une lutte pour son existence même et la perte du paquebot était rapidement oubliée. Il a fallu près de 50 ans pour qu’une stèle soit enfin érigée, un énorme bloc de granit, dressé sur un socle en pierre sur le front de mer de Saint-Nazaire, face au lieu du naufrage, portant une simple inscription gravée en lettres d’or : Nous n’avons pas oublié.
Les dirigeants ont surtout tendance à cacher les revers dans lesquels ils ont une part de responsabilité : en l’occurrence, l’absence de couverture aérienne et d’escorte, le risque, par conséquent que le bateau soit la cible d’une attaque et qu’il soit coulé, soit par avion soit par sous-marin, aurait au contraire dû inciter à ce qu’on ne dépasse pas les normes de sécurité en matière de nombre de passagers. Car en fin de compte, tous ceux qui ont été embarqués en surnombre sont morts. Évidemment, c’est facile à dire après coup.
Sources :












































JN TV








