Un mois après l’ouverture à Damas du premier procès public visant des responsables du régime de Bachar al-Assad, les nouvelles autorités syriennes cherchent à imposer l’image d’un pays engagé dans une justice transitionnelle après quatorze années de guerre civile. Bachar al-Assad et son frère Maher, réfugiés en Russie depuis la chute du régime en décembre 2024, sont jugés par contumace pour crimes de guerre, torture et répression sanglante du soulèvement de 2011.
Le premier accusé physiquement présent devant la justice syrienne est Atef Najib, cousin de l’ancien président et ex-chef de la sécurité politique à Deraa. Son nom reste associé à l’arrestation et à la torture d’adolescents dont les graffitis anti-régime avaient contribué au déclenchement de la révolte syrienne.
Pour de nombreuses familles de victimes, ces audiences représentent un moment historique attendu depuis plus d’une décennie. Mais derrière cette séquence judiciaire hautement symbolique apparaît une autre réalité : la justice post-Assad est aujourd’hui organisée par un pouvoir dominé par d’anciens islamistes armés issus de l’insurrection contre le régime syrien.
Une justice rendue par les vainqueurs
Le procès ne se déroule pas devant une juridiction internationale indépendante mais devant une chambre criminelle spéciale mise en place par les nouvelles autorités syriennes. Le président de cette chambre, le juge Fakhr al-Din al-Aryan, est un ancien magistrat ayant fait défection du régime Assad en 2013 avant d’être condamné à mort par contumace par Damas. Après la chute du régime, il a été réintégré dans l’appareil judiciaire par le gouvernement de transition.
Ce procès illustre l’une des ambiguïtés centrales de la Syrie post-Assad : la justice transitionnelle est désormais supervisée par les vainqueurs politiques et militaires du conflit. Car le nouveau pouvoir syrien reste largement dominé par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), coalition islamiste issue de l’ancienne branche syrienne d’Al-Qaïda. Le président de transition Ahmed al-Charaa — anciennement connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Joulani — dirigeait encore il y a quelques années HTC, principale force rebelle islamiste ayant contribué à la chute de Bachar al-Assad. Avant cela, il avait participé au djihad en Irak contre les forces américaines, avait été détenu au camp Bucca par les États-Unis, puis avait fondé le Front al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda.
Depuis son arrivée au pouvoir, Ahmed al-Charaa mène une vaste opération de normalisation politique. Costume occidental, discours diplomatiques et promesses de stabilité remplacent progressivement la rhétorique djihadiste qui avait longtemps caractérisé son mouvement. En septembre 2025, il devenait même le premier dirigeant syrien depuis 1967 à s’exprimer à la tribune de l’ONU, symbole spectaculaire du retour diplomatique de la Syrie sur la scène internationale.
Quand les anciens djihadistes deviennent fréquentables
Cette normalisation accélérée suscite néanmoins de profondes interrogations. Plusieurs figures importantes de l’appareil d’État actuel proviennent directement des réseaux islamistes armés ayant participé à l’insurrection. Le ministre syrien de l’Intérieur, Anas Khattab, a notamment appartenu à l’État islamique d’Irak puis au Front al-Nosra avant de rejoindre HTC.
Pour plusieurs observateurs critiques, les puissances occidentales semblent désormais privilégier la stabilité régionale et la chute du clan Assad au détriment des questions liées au passé djihadiste des nouveaux dirigeants syriens. Le site Breizh-Info, dans un article particulièrement virulent publié après l’accueil d’Ahmed al-Charaa à l’ONU, dénonçait ainsi « un président djihadiste » progressivement réhabilité par la communauté internationale malgré son passé islamiste armé. Même certains médias plus modérés parlent désormais d’un « djihadiste repenti » devenu chef d’État.
Cette évolution diplomatique s’accompagne d’un rapprochement progressif avec plusieurs capitales occidentales. En mai 2025, Emmanuel Macron recevait Ahmed al-Charaa et évoquait déjà une coopération judiciaire et sécuritaire avec les nouvelles autorités syriennes … D’anciens cadres issus de mouvances djihadistes se retrouvent donc aujourd’hui en position de juger les crimes du régime Assad au nom de l’État syrien. Cette situation confirme les craintes d’une « justice des vainqueurs », dans laquelle les crimes de l’ancien régime seraient poursuivis tandis que les exactions commises par des groupes rebelles ou islamistes risqueraient d’échapper à de véritables enquêtes.
Une Syrie post-Assad loin d’être pacifiée
Cette séquence judiciaire intervient alors que la situation sécuritaire du pays reste extrêmement fragile. Selon plusieurs témoignages relayés par RFI, une partie importante de la population syrienne continue de vivre dans la peur en raison des affrontements locaux, des règlements de comptes et des tensions communautaires persistantes.
Les inquiétudes demeurent particulièrement fortes parmi les minorités alaouites, chrétiennes ou druzes, qui redoutent des représailles ou une domination durable des anciens groupes islamistes victorieux. L’attentat contre l’église grecque orthodoxe Saint-Élie à Damas en juin 2025, qui avait fait au moins 25 morts, a renforcé ces craintes concernant la capacité du nouveau pouvoir à garantir la sécurité des minorités religieuses.
Le nouveau pouvoir syrien tente parallèlement d’obtenir une reconnaissance internationale progressive et de reconstruire des institutions étatiques après des années de guerre et d’effondrement économique. Mais un mois après l’ouverture du procès Assad, une question continue de traverser la transition syrienne : une justice réellement indépendante peut-elle émerger d’un pouvoir lui-même issu de l’insurrection islamiste armée ?
Sources
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La Dépêche, « Bachar al-Assad : retraite dorée, jeux vidéo, ophtalmologie… », 27 avril 2026.
URL : https://www.ladepeche.fr/2026/04/27/bachar-al-assad-retraite-doree-jeux-video-ophtalmologie-que-devient-lex-dictateur-responsable-de-500-000-morts-alors-que-son-proces-debute-en-syrie-13345672.php -
Le Club des Juristes, « Syrie : ouverture du procès de Bachar al-Assad et de son entourage », 27 avril 2026.
URL : https://www.leclubdesjuristes.com/en-bref/syrie-ouverture-du-proces-de-bachar-al-assad-et-de-son-entourage-15603/ -
L’Actualité, « Le procès public de responsables du régime de l’ex-président al-Assad s’ouvre à Damas », avril 2026.
URL : https://lactualite.com/actualites/le-proces-public-de-responsables-du-regime-de-lex-president-al-assad-souvre-a-damas/ -
RFI, « Syrie : les craintes de la population face à une situation sécuritaire toujours instable », 21 mai 2026.
URL : https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20260521-syrie-les-craintes-de-la-population-face-%C3%A0-une-situation-s%C3%A9curitaire-toujours-instable -
Le Monde, « En Syrie, la mue inachevée d’Ahmed al-Charaa, rebelle islamiste devenu président », 8 décembre 2025.
URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/12/08/en-syrie-la-mue-inachevee-d-ahmed-al-charaa-rebelle-islamiste-devenu-president_6656424_3210.html -
Le Monde, « Par le discours d’Al-Charaa à l’ONU, la Syrie rompt avec près de soixante ans d’isolement diplomatique », 25 septembre 2025.
URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/25/par-le-discours-d-al-charaa-a-l-onu-la-syrie-rompt-avec-pres-de-soixante-ans-d-isolement-diplomatique_6642878_3210.html -
Justice Info, « Aujourd’hui débute le premier procès de justice transitionnelle en Syrie », avril 2026.
URL : https://www.justiceinfo.net/fr/158507-aujourdhui-debut-premier-proces-justice-transitionnelle-syrie.html -
Breizh-Info, « Syrie : le “président” djihadiste que l’ONU accueille en silence », 19 octobre 2025.
URL : https://www.breizh-info.com/2025/10/19/252540/syrie-le-president-djihadiste-que-lonu-accueille-en-silence/
















































JN TV


