Je suis mère et, comme toutes les mères, j’ai peur. Peur de ce que je ne peux pas voir, peur de ce que la société refuse de regarder en face, peur que mes enfants fassent partie de ces chiffres glaçants.
Car oui, aujourd’hui en France, pendant que nous débattons d’économie, d’inclusion, d’environnement ou de géopolitique, des enfants sont violés, agressés, détruits dans un silence presque général.
La pédocriminalité n’est pas un phénomène marginal, elle est massive et profondément enracinée dans notre société. Chaque année, près de 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles dans notre pays, un enfant est victime toutes les 3 minutes, 1 enfant sur 5 est ou sera victime d’abus sexuels.
Ces chiffres ne sont pas abstraits, ils devraient provoquer un sursaut collectif et pourtant ils s’installent silencieusement. Malheureusement, ce n’est que la partie visible de l’iceberg. Combien d’enfants ne parlent jamais ? Combien vivent avec ce silence imposé par la peur, la honte ou la pression familiale ?
Dans la majorité des cas, les violences sexuelles sur mineurs ont lieu au sein même de la famille ou dans les institutions créées pour les enfants, en bref, là où ils devraient être le plus en sécurité. Au lieu de cela, ils subissent, se taisent et, trop souvent, quand ils parlent… rien ne se passe !
Ces dernières années, plusieurs affaires médiatisées ont mis en lumière des failles dans la protection des enfants au sein de structures censées les encadrer et les protéger : Éducation nationale, centres de loisirs et structures périscolaires, clubs sportifs, colonies de vacances, et j’en passe. Des adultes en position d’autorité ont pu abuser des enfants sous leur garde et, souvent, après des années d’alertes, rien ne se passe si ce n’est des mesurettes qui ne règlent pas le problème mais le déplacent.
Face à ces constats, plusieurs pistes concrètes s’imposent pour réduire les failles dans les structures accueillant des enfants :
- D’abord, renforcer systématiquement les contrôles d’honorabilité des professionnels et bénévoles intervenant auprès des mineurs, avec des vérifications régulières et automatisées, notamment via le FIJAISV (Fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles et violentes).
- Améliorer la formation obligatoire de tous les encadrants à la détection des signaux d’alerte et aux procédures de signalement, afin d’éviter les silences institutionnels ou les retards de réaction.
- Généraliser des dispositifs de signalement simples, accessibles et protégés, permettant aux enfants comme aux adultes témoins de faits préoccupants de parler sans crainte de représailles.
- Établir une meilleure coordination entre Éducation nationale, justice et services de protection de l’enfance est indispensable pour garantir une réponse plus rapide, dès les premiers signaux.
L’objectif n’est pas seulement de sanctionner après coup, mais de prévenir, détecter et agir avant que les situations ne deviennent dramatiques.
À cela s’ajoute la question de la transparence de l’État sur ce sujet. Il devient difficilement acceptable, pour de nombreuses familles, que l’accès aux informations concernant les personnes condamnées pour des infractions sexuelles reste aussi strictement verrouillé. Le FIJAISV est aujourd’hui réservé exclusivement aux autorités et à certains professionnels habilités, alors même qu’il concerne des crimes d’une gravité extrême touchant directement les enfants. Dans les faits, cela signifie que les familles vivent sans aucune visibilité sur des risques potentiels présents dans leur environnement immédiat. Cette opacité nourrit une incompréhension profonde. Comment justifier qu’une information aussi déterminante pour la sécurité des enfants reste totalement inaccessible au public ? D’autres pays ont fait le choix de dispositifs plus ouverts permettant à des acteurs de terrain de disposer d’un niveau d’information plus élevé lorsqu’il s’agit de protéger des mineurs. Ces modèles montrent qu’une plus grande transparence peut être envisagée.
La protection des enfants doit primer sur l’opacité administrative. Lorsque des personnes ont été condamnées pour des violences sexuelles, la société est en droit d’exiger que tous les moyens utiles soient mobilisés pour éviter tout nouveau risque d’exposition des mineurs.
Mais même avec une meilleure transparence et des outils de prévention renforcés, une autre question demeure : celle de la reconnaissance durable de ces crimes. En droit français, tous les crimes ne sont pas soumis aux mêmes règles de prescription. Les violences sexuelles sur mineurs bénéficient déjà d’un délai de prescription allongé, fixé aujourd’hui à 30 ans à partir de la majorité de la victime pour les crimes les plus graves, notamment le viol sur mineur. Cela signifie qu’une victime peut porter plainte jusqu’à l’âge de 48 ans. Cependant, de nombreuses voix, issues d’associations de protection de l’enfance et de victimes, plaident pour aller plus loin et instaurer une imprescriptibilité totale des crimes sexuels sur mineurs, à l’image des crimes contre l’humanité. Le traumatisme ne se prescrit pas. Beaucoup de victimes mettent des décennies à pouvoir parler, parfois après une reconstruction psychologique longue et difficile. Le débat reste ouvert mais il touche à un principe fondamental : celui de la capacité d’une société à reconnaître la gravité absolue des violences faites aux enfants, sans que le temps ne puisse en effacer l’exigence de justice.
Depuis quelques années, des dispositifs ont été mis en place, des commissions ont été créées, des plans gouvernementaux annoncés. Sur le papier, la lutte existe, mais sur le terrain la réalité est différente, voire accablante. Une grande partie des victimes ne parle pas et, parmi celles qui trouvent le courage de porter plainte, elles ne sont pas écoutées ou les dossiers n’aboutissent pas. Une grande partie des plaintes est classée sans suite, une minorité donne lieu à des poursuites et encore moins aboutissent à une condamnation. Concrètement, cela signifie qu’un nombre considérable d’agresseurs n’est jamais inquiété et encore moins jugé. Les procédures sont longues, éprouvantes, parfois décourageantes. Pour un enfant, devoir répéter, justifier, prouver relève souvent d’une violence supplémentaire. On nous dira que la justice fait son travail mais la vérité, c’est qu’elle ne fait pas peur. Quand un crime aussi grave n’aboutit pas systématiquement à une réponse rapide, ferme et visible, alors le message envoyé est catastrophique : celui de l’impunité.
Ce qui me révolte, en tant que mère, ce n’est pas seulement l’horreur des faits, c’est le silence. Pourquoi ce sujet reste-t-il si peu présent dans le débat public alors qu’il devrait être une priorité nationale permanente ? La pédocriminalité n’est pas un sujet secondaire, c’est une crise majeure, durable et structurelle. Les pouvoirs publics ne peuvent pas dire qu’ils ne savent pas. Les rapports existent, les alertes sont répétées, la Commission indépendante sur l’inceste a recueilli des dizaines de milliers de témoignages, tous décrivant les mêmes défaillances. Et pourtant, malgré les rares plans annoncés, les chiffres restent vertigineux, les victimes continuent d’affluer, le silence persiste.
Face aux défaillances des institutions, des associations et des citoyens s’organisent. Des collectifs de protection de l’enfance, des bénévoles mais aussi des groupes qui traquent les prédateurs sur internet tentent d’agir là où ils estiment que l’État ne remplit pas son rôle. Ces initiatives traduisent une réalité inquiétante : une partie de la société ne fait plus confiance à l’institution judiciaire pour protéger les enfants.
Je me dois aussi, dans cet article, de parler de celles que l’on entend trop peu : les mères dites « protectrices », celles qui signalent, alertent et refusent de laisser leur enfant avec un adulte suspecté de violences. Lorsqu’une mère signale des violences, elle entre trop souvent dans un engrenage judiciaire qui la dépasse. Très vite, le doute s’installe, sa parole est scrutée, contestée et parfois retournée contre elle. On leur reproche d’entraver le droit de visite, de manipuler l’enfant, d’exagérer. Pendant ce temps, le danger pour l’enfant passe au second plan. Certaines font l’objet de procédures, perdent la garde ou voient leur parole disqualifiée. La mère qui protège devient suspecte pendant que le doute profite à l’agresseur. Les témoignages sont nombreux : des femmes se retrouvent isolées, épuisées et parfois sanctionnées pour avoir voulu protéger leur enfant. Ce renversement de situation est insupportable et, dans ces cas-là, ce ne sont pas seulement des mères que l’on fragilise mais bien des enfants que l’on laisse sans protection.
On répète souvent que les enfants sont l’avenir, mais cette formule n’a de sens que si elle s’accompagne d’actes concrets à la hauteur de ce qu’elle implique. Un pays se définit par son avenir et doit, à ce titre, être capable de protéger ceux qui le développeront. Chaque enfant victime de violences, de négligence ou d’absence de protection institutionnelle n’est pas seulement une tragédie individuelle, c’est une faille collective qui fragilise durablement le tissu social, éducatif et humain de la nation. Protéger les enfants, ce n’est pas un engagement parmi d’autres, c’est le socle même de toute ambition nationale crédible. Un État se mesure à sa capacité à protéger les plus vulnérables. Aujourd’hui, sur ce point essentiel, la France n’est pas à la hauteur et tant que cela ne changera pas, ce ne sont pas seulement des enfants que nous abandonnons, c’est notre avenir.
Sara Staiger





































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