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Catherine – Staline – Poutine, quelque chose se prépare ?

Poutine cherche à se représenter en 2024. La députée Valentina Terechkova, ancienne cosmonaute et première femme à avoir effectué un vol dans l’espace en 1963, est la dernière intervenante au débat sur le projet de constitution. Elle propose un amendement au projet de Constitution avant le vote final. Elle dit ceci :

« Pourquoi tourner autour du pot ? pourquoi imaginer des constructions artificielles ? Regardons les choses honnêtement : si les gens le veulent et si la situation l’exige, il faut permettre au président en exercice de se présenter à nouveau à ce poste. ».

Transformée en amendement, la proposition de Valentina Terechkova est adoptée à une écrasante majorité. Le référendum aura lieu le 22 avril prochain.

Même s’il a le front dégarni, le but de Poutine n’est certainement pas d’entrer dans la galerie de portraits russes affublé d’une perruque façon XVIIIe siècle et de battre le record de longévité au pouvoir de la Grande Catherine.

Si Poutine cherche à rester au pouvoir, c’est sans doute qu’il pense que quelque chose se prépare, quelque chose du calibre de la Seconde Guerre mondiale, c’est donc plutôt la référence à Staline, autre exemple de longévité au pouvoir, qui s’impose.

Pour l’OTAN, l’ennemi principal est toujours la Russie, de son côté, la Russie s’est doté d’un incroyable avantage sur tous les plans de la course aux armements. En bref, elle est la première à disposer d’armes hypersoniques, elle a mis en service une nouvelle génération d’ICBM non interceptables, ses radars suivent parfaitement les avions « furtifs » US ce qui rend les avions Soukhoï maîtres du ciel, elle a de telles capacités de brouillage que les missiles et les drones US sont inopérants, elle peut même mettre hors-service le système AEGIS de la marine américaine, au sol, sa nouvelle génération de blindés Armata est sans équivalent dans le monde, et il faut encore citer ses nouveaux LRM et obusiers ainsi que sa défense antiaérienne à base de S400, S500 et Pantsir ou sa torpille à vitesse phénoménale.

Tout ceci rappelle bigrement l’accumulation de forces de l’Armée rouge avant Barbarossa, une accumulation quantitative, mais aussi très qualitative et innovante avec le T34, les chars amphibies, les troupes parachutistes, les orgues de Staline (entrées en service peu après le début de Barbarossa) et l’artillerie Zis sans parler de son organisation en « Front » et de sa doctrine militaire de « l’art opératif » des actions militaires offensives en profondeur, une doctrine tout à fait comparable à celle du blitzkrieg, même si elle met plus l’accent sur l’aspect « rouleau compresseur » que sur l’aspect percée et déplacement.

Plus directement, le geste de Poutine en rappelle un autre de Staline à la tête du pouvoir, le 6 mai 1941, juste avant Barbarossa : il devient le chef du gouvernement soviétique, pourquoi ? Nous reproduisons ci-dessous le début du chapitre XVIII du « brise glace » le maître ouvrage de Victor Suvorov dans la traduction remarquable en français de Madeleine et Wladimir Berelovitch aidé de Pierre Lorrain. L’épigraphe du chapitre est une citation du Comte von Schulenburg, ambassadeur d’Allemagne en URSS : « Dans le domaine de la politique étrangère, Staline s’est fixé un but d’une importance exceptionnelle qu’il ambitionne d’atteindre tout seul ». Tout le chapitre cherche à répondre à la question : oui, mais quel but de politique étrangère ? Et c’est aussi la question qu’il faut se poser pour Poutine.

Francis Goumain

 

Staline au mois de mai

Mai 1941 présente la plus grande énigme de l’histoire communiste. Ce mois regorge de faits dont le sens est loin d’avoir été élucidé. Même les événements qui eurent pour témoin le monde entier n’ont pas reçu d’explication plausible, à ce jour. En voici un exemple.

Le 6 mai 1941, Staline devint le chef du gouvernement soviétique. Cette démarche rendit les observateurs perplexes. Les archives allemandes, récupérées à la fin de la guerre, confirment que les responsables nazis n’étaient pas parvenus à trouver une explication satisfaisante. Le pouvoir suprême du parti et de l’État se trouvait officiellement concentré dans les mêmes mains. Pourtant, cette manœuvre n’allait nullement dans le sens d’un renforcement de la dictature de Staline. N’était-il pas déjà l’unique détenteur du pouvoir qui, en URSS, ne se mesure pas aux titres ronflants ? Dès 1922, après sa nomination comme secrétaire général, il refusa toute charge dans l’appareil gouvernemental. En fait, il avait mis son poste de commandement au-dessus de l’État. Il contrôlait tout mais n’était officiellement responsable de rien. En 1931, Trotski exposait la stratégie stalinienne à propos d’un soulèvement communiste en Allemagne : «  Au cas où la nouvelle politique réussirait, tous les Manouislski et autres Remmele auraient proclamé que l’initiative en revenait à Staline. Mais en cas d’échec, Staline conservait l’entière possibilité de trouver un coupable. Et là se trouve la quintessence de sa stratégie. Dans ce domaine, il est très fort. »

Le soulèvement allemand n’eut pas lieu et Staline trouva effectivement des coupables et les châtia de façon exemplaire. Il gouvernait de la même manière à l’intérieur : tous les succès lui revenaient, tous les échecs étaient le fait des ennemis, des aventuriers, des carriéristes infiltrés dans les rangs du parti et qui avaient dénaturé la ligne générale. « La victoire du régime des kolkhozes » était l’œuvre du génie de Staline, mais les millions de morts venaient du « vertige » que le succès avait provoqué chez une partie des camarades responsables au niveau des districts. Staline n’avait évidemment rien à voir avec les grandes purges, c’était la faute de Iejov ! De même, il n’avait pas signé de traité avec Hitler. Ce pacte est entré dans l’histoire sous les noms de Molotov et de Ribbentrop. En Allemagne, la responsabilité officielle en revenait, non pas au ministre, mais au chef du gouvernement, le chancelier Hitler qui n’avait pourtant pas assisté à la signature. Joseph Staline, lui était présent, mais il n’exerçait pas de fonction dans l’appareil de l’État. Il était là seulement en qualité de citoyen Staline qui ne disposait d’aucun pouvoir officiel et n’était donc pas responsable de ce qui se passait.

De la même façon, le 13 avril 1941, le traité avec le Japon fut signé en présence de Staline sans que cela impliquât la moindre responsabilité de sa part. Quatre ans plus tard, en août 1945, il invoqua d’ailleurs le fait qu’il n’avait rien signé personnellement lorsqu’il attaqua le Japon qui se trouvait d’ailleurs sur le point de capituler.

En mai 1941, Staline prit donc officiellement la tête du gouvernement. Ce nouveau titre ne renforçait pas son pouvoir. Au contraire, il le limitait. Il continuait à prendre des décisions mais il en était désormais responsable. Quelle raison pouvait bien le pousser à accepter volontairement le fardeau de la responsabilité, alors qu’il pouvait demeurer sur les sommets de l’infaillibilité en faisant endosser à d’autres les échecs ?

[…] Pendant dix-sept ans, Staline n’avait pas pris en main les instruments officiels du pouvoir de l’État et brusquement il le faisait… Dans quel but ?

L’amiral de l’Union soviétique N.G. Kouznetsov (à l’époque commissaire du peuple à la marine de guerre) témoigne : « Quand Staline prit les fonctions de président du Conseil des commissaires du peuple, le système de direction ne subit pratiquement aucun changement ».

Si dans la pratique rien ne changea, quelle pouvait bien être l’utilité de ce titre ? « Pourtant, écrit un analyste des problèmes de pouvoir en URSS, toute la conduite de Staline, tous ses actes, tous ses crimes ont un but, ils sont logiques et suivent des principes rigoureux ».

Où donc était sa logique en mai 1941 ?

« Je ne connais pas un seul problème relatif à la situation interne de l’Union soviétique qui présente un tel caractère de gravité qu’il puisse être à l’origine de cet acte de Staline », écrivait l’ambassadeur von Schulenburg le 12 mai dans un rapport à son gouvernement. « Je pourrais plus assurément que si Staline a décidé d’occuper le poste suprême de l’État, il convient de chercher les raisons de cette décision en politique étrangère ». Les maréchaux soviétiques employaient d’autres termes mais disaient la même chose : la nomination de Staline est liée à des questions d’ordre externe. Quels peuvent être les problèmes extérieurs qui le poussèrent à prendre cette décision ?

Par la victoire de l’Allemagne, le problème des relations avec la France ne se posait pas. La Grande-Bretagne, qui avait conservé son indépendance, tendait à Staline une main amicale. Roosevelt, de son côté, lui manifestait plus que de l’amitié : il le tenait informé des dangers nazis et la technologie américaine se déversait déjà sur l’URSS. Il ne restait que deux adversaires possibles. Mais le Japon, qui avait essuyé une démonstration de la puissance militaire soviétique à Khalkhyn-Gol deux ans plus tôt et venait juste de signer un traité avec l’URSS, regardait maintenant vers le Pacifique, à l’opposé des frontières soviétiques. Seule l’Allemagne pouvait inciter le maître du Kremlin à prendre cette décision incompréhensible au premier abord.

Quelle politique son nouveau titre lui permettait-il de mieux pratiquer vis-à-vis de Berlin ?

Il n’y avait que trois possibilités :

  • établir une paix durable et inviolable ;
  • prendre officiellement la tête d’une lutte armée pour repousser une agression ;
  • prendre officiellement la tête d’une lutte armée de l’URSS s’engageant la première dans une guerre contre l’Allemagne.

Pacte Ribbentrop Molotov

La première hypothèse ne tient pas. Un pacte de non-agression et un traité d’amitié avec l’Allemagne avaient déjà été signés par Molotov les 23 août et 28 septembre 1939. Lorsqu’il remplaça ce dernier à la tête du gouvernement, Staline se garda bien d’effectuer une démarche quelconque pour rencontrer Hitler. Pour mener des pourparlers, il continua d’utiliser Molotov qui, même le 21 juin, tenta d’obtenir une entrevue avec les dirigeants allemands. Staline, lui, ne fit rien de semblable.

La propagande communiste insiste sur la deuxième hypothèse : prévoyant l’attaque nazie, Staline aurait décidé de diriger personnellement et officiellement la défense du pays. Mais ce tour de passe-passe n’est pas très convaincant : de toute évidence, l’attaque allemande fut pour Staline une surprise totale. Examinons sa conduite aux premiers jours de la guerre.

Le 22 juin [début de Barbarossa], le chef du gouvernement était tenu de s’adresser à la population pour lui annoncer la terrible nouvelle. Staline se déroba à ses obligations. C’est Molotov qui dut s’en acquitter. Pourquoi dans ces conditions, lui avoir pris, en mai, son fauteuil pour s’abriter, en juin, derrière son volumineux postérieur ?

La même chose se produisit au niveau militaire. Au soir même du 22 juin, le commandement soviétique adressa ses ordres aux troupes. Joukov rapporta par la suite la situation : «  Le général N.F. Vatounine dit que I.V. Staline avait approuvé le projet d’instruction n°3 et donné l’ordre d’y apposer ma signature…

– D’accord, dis-je, mettez ma signature ».

L’histoire officielle nous dit que cet ordre fut publié sous les signatures du maréchal S.K. Timochenko, commissaire du peuple à la Défense, de G.M. Malenkov, membre du Conseil et secrétaire du Comité central du PC(b)R et celle du chef de l’état-major général, le général G.K. Joukov.

Staline avait laissé Hitler anéantir l’Europe et se préparait à frapper l’Allemagne par surprise

Ainsi, Staline se déroba à ses responsabilités en obligeant les autres à signer à sa place. Il s’agissait pourtant d’instructions données aux forces armées pour écraser l’agresseur. Pourquoi ce document de la plus grande importance fut-il signé par un « membre du Conseil et secrétaire du Comité central » ?

Le lendemain, la composition du Grand quartier général fut publiée. Staline avait catégoriquement refusé d’en assumer la direction, n’acceptant d’entrer dans cet organe suprême du commandement militaire que comme l’un de ses membres. « Dans ces conditions, le commissaire du peuple S.K. Timochenko ne pouvait par prendre de décision sans l’aval de Staline. Il y avait pas conséquent deux commandants en chef : Timochenko sur le plan formel et Staline qui exerçait le commandement de fait ». [Joukov, Souvenirs et Réflexions] Au cours de toute la période défensive de la guerre, ce dernier utilisa son habile technique de direction : à lui les décisions de principe, aux autres, les Molotov, Malenkov, Timochenko et Joukov, les responsabilités officielles.

Il fallut aux membres du Politburo un mois pour obtenir de Staline qu’il prenne le poste de Commissaire du peuple à la Défense et, le 8 août suivant, celui de chef suprême des armées. Était-il à ce point nécessaire qu’en « prévision d’une guerre de défense » Staline endossât la responsabilité suprême, pour la refuser avec la plus grande énergie dès le début des hostilités ?

Reste la troisième explication que personne n’est parvenu à réfuter jusqu’à présent : Staline avait laissé Hitler anéantir l’Europe et se préparait à frapper l’Allemagne par surprise. C’était bel et bien une « campagne de libération » qu’il voulait diriger personnellement en qualité de chef du gouvernement soviétique.

Le parti communiste avait habitué le peuple et l’armée à l’idée que l’ordre de lancer la guerre de libération de l’Europe serait donné par Staline en personne. Aujourd’hui, les historiens soviétiques défendent encore la version selon laquelle l’Armée rouge aurait préparé des « contre-attaques ». Mais il ne s’agissait pas du tout de cela. Les Soviétiques savaient bien que la décision de commencer la guerre serait prise au Kremlin. Elle ne serait pas déclenchée par une invasion ennemie mais par un ordre de Staline : « Et quand le camarade Staline, le maréchal de la Révolution en donnera le signal, des centaines de milliers de pilotes, de navigateurs et de parachutistes s’abattront sur l’ennemi de toute la force de leurs armes, celles de la justice socialiste. Les armées aériennes soviétiques apporteront le bonheur à l’humanité ! » Ces phrases datent d’un moment où l’Armée rouge se trouvait déjà au contact direct de l’Allemagne. C’est ce territoire-là qu’il fallait traverser pour apporter le bonheur au monde entier.

De son poste de secrétaire général, Staline pouvait donner tous les ordres qu’il voulait. Ils étaient exécutés sur le champ avec la plus grande rigueur. Mais ils étaient aussi dépourvus de tout caractère officiel. Cette situation ne pouvait plus le satisfaire à la veille de donner le plus grand ordre de sa vie. Celui-là devait porter sa signature officielle.

Source : Victor Suvorov dans Le Brise Glace (début du chapitre XVIII)

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Francis Goumain

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