« J’ai tout eu ce que je voulais dans ma vie, dont une épouse extraordinaire, mais j’aurais bien voulu qu’on gagne cette guerre. »
Guy Mouminoux, est connu depuis les années 1970 sous la signature de Dimitri, comme auteur de BD et écrivain français. Auteur très prolifique de bandes dessinées pour enfants dès l’après-guerre, il accède à la reconnaissance à la fin des années 1970 lorsqu’il crée Le Goulag, s’adressant, par ses multiples allusions politiques, à un public plus adulte. C’est pour Patrick Gaumer « l’un des auteurs les plus originaux de la langue française ».
Il est également connu sous le nom de Guy Sajer pour un ouvrage autobiographique, Le Soldat oublié publié en 1967 relatant son adolescence dans la Wehrmacht sur le front de l’Est. Car Guy Sajer n’a pas 17 ans lorsqu’il endosse l’uniforme de la Wehrmacht, en juillet 1942. Français par son père, allemand par sa mère, il admire les nouveaux maîtres de l’Europe et rêve d’aventure. Ce sera le front russe, dans la division d’élite Gross Deutschland, avec laquelle il va être engagé dans les grandes batailles du front d’Ukraine, alors que les Allemands plient sous l’offensive soviétique.
De Koursk à Kharkov, de jour comme de nuit, dans la boue ou la neige, quand le thermomètre affiche – 40 °C, sous le martèlement incessant de l’artillerie ennemie, face aux vagues d’assaut d’un adversaire qui ne se soucie pas des pertes, ses camarades et lui, portés en première ligne aux endroits les plus exposés, vont connaître l’enfer. Puis viendront le temps de la terrible retraite à travers la Roumanie et les Carpates jusqu’en Pologne et celui des combats désespérés en Prusse-Orientale, en mai 1945.
Le récit de Sajer surpasse en vérité et en horreur tout ce qui a été écrit : la peur, le froid, la faim et la blessure de la captivité prennent sous sa plume l’accent et la force terrible de la réalité.
Reproduction d’une entrevue donnée par Guy Sajer à Guerre et Histoire :
G&H : Pourquoi vous être engagé ?
Guy Sajer : Pour l’aventure. Un jeune, ça ne rêve qu’à prendre le premier camion qui passe et à rouler vers l’aventure. Pas pour la victoire, pas pour la politique. J’étais béat d’admiration devant l’Allemagne, je dois reconnaître. Tout était si impeccable, si organisé… J’étais conquis par ce pays. C’était une histoire d’amour. C’est un pays qui a une telle force. Regardez ce qui se passe encore aujourd’hui : c’est eux qui vont relever l’Europe ! Même dans la débandade finale, ils restaient organisés. Ils ont aussi leur lot de connerie, bien sûr.
Mais Hitler, ça vous disait quelque chose quand même !
Je l’ai vu une fois, à Chemnitz. Comme d’ici, la place ! Un petit bonhomme en casquette qui marchait très vite, qui saluait.
Aviez-vous une affection particulière pour lui ?
À nos yeux, il était le bienfaiteur de l’Allemagne. Il a totalement remonté le pays. Moi, j’étais rassuré par son régime. Je venais d’une France qui vivait dans un bordel invraisemblable. L’Allemagne était carrée, tout était précis, on savait ce qu’on avait à faire. Je n’étais pas maltraité. Il me semblait qu’avec l’Allemagne j’avais retrouvé des parents qui géraient. On a chargé Hitler de tous les maux ! Absurde. C’était un sentimental. Arno Breker, le sculpteur intime d’Hitler, m’a raconté après guerre qu’il était un rêveur, un poète, un type extraordinaire. Je le crois toujours.
Et l’Armée rouge, elle n’a pas douché votre enthousiasme ?
D’abord, pour moi, elle n’a été que d’immenses files de prisonniers. Ça défilait pendant des heures et des heures en colonnes par vingt de front. Je me disais : « Il ne doit rester personne en Russie ! » Au début, en dehors des communistes, les Russes ne voulaient pas se battre pour le régime. L’ordre militaire, tout ça, ça les emmerdait. Après, ils se sont repris. Leur aviation était terrible. Surtout après que la nôtre a été envoyée défendre le ciel du Reich. Et leur artillerie était sérieuse. Les Katiouchas ? De gros pétards, qui faisaient plus de bruit qu’autre chose. Il fallait vraiment prendre un coup direct.
Quand commencez-vous à écrire Le Soldat oublié ?
Dans les années 1950. J’avais un asthme terrible qui me collait des insomnies. Alors j’ai commencé à coucher mon expérience sur des cahiers d’écolier. La nuit. Dix-sept ou dix-huit cahiers. [« Sans une rature », ajoute sa femme, présente à l’entretien.] La guerre me travaillait. Tout était frais dans mon esprit. J’avais des cauchemars. Tout revenait facilement, sans fatigue. Un jour, un copain dessinateur belge, Sirius, passe à la maison. Il a été subjugué par mes cahiers. « Faut que tu publies », m’a-t-il dit. Il les a emportés à Bruxelles et proposés à un hebdomadaire, où ils sont parus en feuilleton. Le succès a été retentissant. Puis ils en ont fait un recueil cartonné. Ma femme a déposé un manuscrit dégueulasse chez Robert Laffont à Paris en 1966, sans même me le dire. Deux jours après, je reçois un coup de fil à 22 heures. C’était un premier lecteur de chez Laffont qui voulait me voir au plus vite. J’ai cru à une farce. J’y vais, je suis reçu par Laffont avec le tapis rouge, il m’a presque pris dans ses bras. « Vous m’avez empêché de dormir mais je suis ravi », me dit-il. Il a édité et c’est parti comme une fusée.
Pourquoi avez-vous publié Le Soldat sous le nom de Sajer ?
Parce que je voulais rester anonyme. C’est moi qui en faisais un mystère. C’est resté un mystère très longtemps. Le premier à deviner, ça a été Jean-Michel Charlier, du journal Pilote. Il m’a appelé dans son bureau pour me dire que quelqu’un avait cassé le morceau. [« C’est-y pas Jijé ? » intervient Madame.] Oui, peut-être bien que c’est lui qui m’a découvert. Ou d’autres copains qui m’ont balancé.
Mais de quoi aviez-vous peur ?
C’était mal vu de dire du bien des soldats boches. C’était la France de de Gaulle quand même. Je craignais d’être embêté. [« Je considère que ça a fait du mal à sa carrière, dit Madame. Après, ça n’a plus été pareil pour lui. »] Je portais un fardeau, oui. [« Il a eu un prix à Angoulême et après on n’a plus parlé de lui. »] Je sentais que ce n’était plus ça.
Savez-vous que, sur Internet notamment, circulent des textes — assez anciens d’ailleurs — qui mettent en doute la véracité du Soldat oublié ?
Non.
Un colonel américain du nom de Kennedy a relevé des erreurs qui lui font conclure à une œuvre d’imagination. Ses arguments ont été contrés par un autre colonel, Doug Nash, qui a volé à votre secours. Tous deux disent vous avoir écrit et n’avoir pas reçu de réponse.
Aucun colonel américain ne m’a écrit. [« Jamais entendu parler d’eux », renchérit Madame.] Et je n’ai pas Internet. J’ai eu quantité de lettres, on ne m’a jamais dit que j’avais menti ! J’ai eu des lettres d’engueulade, de gens pas d’accord avec mes idées, ça oui. Quoiqu’en général, j’ai surtout reçu des félicitations. Des erreurs, forcément il y en a dans le Soldat ! Je n’avais aucun document. J’ai écrit ça de mémoire, comme on se rappelle d’une surprise-partie avec des amis. Sur des impressions, des sentiments. Je n’ai pas fait du Jean Mabire avec des horaires précis. [« Comme des horaires de chemin de fer », précise Madame.] Rien à foutre ! J’ai une impression sentimentale de la vie. Si on me demande des horaires, des lieux, je suis capable de me gourer. [« Tu as romancé », dit Madame.] Et puis on ne savait jamais où on était !
Vous n’avez donc pas voulu faire le récit de la guerre mais de votre vie intérieure dans la guerre…
Exactement. C’était extraordinaire pour des jeunes ! On avait l’impression d’échapper à la vigilance des parents, on nous donnait des responsabilités, gaies, à notre image, à notre dimension. On avait l’impression de se reformer. C’était bien foutu de ce point de vue. Nous les jeunes, on ne doutait de rien, pas du régime en tout cas. C’était facile de nous animer d’une confiance totale.
Avez-vous gardé des contacts avec des anciens de la Grossdeutschland ? Notamment votre ami Halls qui est un des héros du bouquin ?
Mais, oui ! Je suis allé à plusieurs réunions. Mais c’était que des vieux. Des anciens combattants. Pas mon truc. On était jeunes, nous, à la Grossdeutschland ! Halls, oui je me souviens. Dieter ! Il est devenu citoyen américain après guerre. Nous sommes allés le voir avec mon épouse il y a une dizaine d’années à New York. Ça ne s’est pas très bien passé d’ailleurs. Il m’a un peu choqué : il avait tout renié. Nous étions devenus à ses yeux une bande de forbans qui avait massacré l’Europe. N’importe quoi ! La guerre, on nous l’a imposée. Il était devenu un autre type pour moi. Un Américain. Alors je n’ai pas cherché à le revoir. Moi, je ne crache pas sur les Allemands.
Recueilli par J. L.
A lire :
– Le soldat oublié, Guy Sajer, Perrin Tempus, 790 pages, 12 €, Chiré
– Ses bandes dessinées sur bdfugue
« On m’avait raconté que les soldats allemands coupaient les mains des enfants ; le premier soldat allemand que j’ai croisé m’a donné du chocolat » Guy Sajer.
Si il n’avait pas encore 17 ans en juillet 1942, c’est qu’il en avait au moins 16. Donc il ne peut pas être né en 1927, car il n’en aurait eu que 15 en juillet 42.
Je suis très fier d’avoir l’exemplaire dédicacé à Jean Benvoar par Guy Sajer. celui ci ma été offert par Rose Benvoar au cour d’un voyage à Lenggries.
Bonsoir Guy,
Vous connaissiez donc Jean Benvoar et son épouse Rose, je les ai connu en 1971 pour la première fois, ensuite j »allais régulièrement à Lenggries, j’échangeais des timbres avec Jean, nous allions en voiture è Münich, j’y suis allé de nombreuses années même après le décès de Jean; malheureusement je n’ai pas pu aller aux obsèques de Jean, il est DCD environ 15 jours après un séjour à Paris accompagné d’un ami autrichien ‘Toni = si vous connaissez. Je n’ai que des bons souvenirs de cette période, personnellement je suis né en 1948 donc j’ai appris beaucoup avec mes amis. J’aurai apprécié d’avoir participer à cette grande « aventure », ce sont des braves, alors qu’aujourd’hui nous sommes dans une société qui n’a plus de morale. A bientôt peut-être . Cordialement.
Hollywood a proposé à Guy Sajer une somme importante pour faire un film du « Soldat oublié ». Mais Guy a posé une condition non négociable : « J’exige un droit de regard et de véto sur le scénario, car il est hors de questions de laisser souiller la mémoire de mes camarades de combat qui doivent être décrits comme je les ai connus : des héros irréprochables luttant pour leur éthique et pour leur patrie » Pour toute réponse, Hollywood a augmenté, puis augmenté encore la somme proposée. Mais Guy n’a jamais signé ! Son Honneur et sa Fidélité n’étaient pas à vendre !
En fait, mon frère et le réalisateur néerlandais Paul Verhoeven avaient un accord avec M. Sajer et l’éditeur pour un film. 90% fidèle au livre avec seulement des modifications approuvées par M. Sajer. Il a échoué faute de financement. Était censé être tourné en Roumanie. Il y a actuellement un certain intérêt en Allemagne de la part de jeunes producteurs pour la « vraie version » de l’histoire. C’était un bon ami, et il nous manque.